En 2022, quand j’avais écrit la première version de cet article, le « tang ping » faisait la une de tous les médias occidentaux qui couvraient la Chine. Quatre ans plus tard, le mot a vieilli, mais le fond du problème est toujours là, et il s’est même précisé. Si vous vendez à des consommateurs chinois de moins de 35 ans, ou si vous recrutez en Chine, ce qui suit va changer votre lecture du marché.
Je suis Olivier Verot, fondateur de GMA. Je vis et travaille à Shanghai depuis 2012, et j’accompagne des marques occidentales qui doivent comprendre les Chinois pour leur vendre quelque chose, pas seulement les décrire de loin.
Des mouvements en Chine qui s’opposent
Le mouvement du tang ping, ou « couché à plat », avait émergé parmi la jeunesse chinoise autour de 2021. Il s’agissait d’un refus, au moins symbolique, de la culture de travail exténuante du pays, le « 996 » : de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept. Cette culture du 996 a d’ailleurs elle-même évolué depuis, sous la pression conjointe des jeunes salariés et du régulateur.

Ce mouvement n’a jamais été le signe d’un basculement culturel généralisé, même s’il faisait le buzz en ligne. Le Centre de recherche sur la communication et la gouvernance d’État de l’université Fudan avait montré, dès 2022, que la réalité était plus nuancée : sur 4 000 utilisateurs de Weibo nés entre 1990 et 2005, plus de 70% des messages exprimaient au contraire une attitude positive, un désir d’apprendre et de progresser. Seuls 10% des répondants avaient réellement pratiqué le « couché à plat ».
C’est de ce décalage qu’est né un autre néologisme, plus juste : le « 45 du rensheng », la « vie à 45 degrés ». Ni la posture épuisante du 996, ni le renoncement total du tang ping. Une zone grise, à mi-chemin, largement documentée depuis par la presse internationale qui couvre la Chine (VOA Chinese).
Ce que dit la donnée en 2026
Quatre ans après le pic médiatique du tang ping, une enquête bien plus large a mis des chiffres précis sur cette zone grise. L’Université Renmin a interrogé un échantillon national de jeunes Chinois dans le cadre de son enquête sur le développement de la jeunesse, et le résultat confirme ce que l’étude de Fudan pressentait déjà : le tang ping intégral reste marginal.
| Posture face au travail | Part des jeunes Chinois interrogés |
|---|---|
| « Vie à 45 degrés » (équilibre revendiqué) | 28,5% |
| « Couché à plat » (retrait assumé) | 12,8% |
| « Debout », combatifs malgré la pression | 58,7% |
Presque six jeunes Chinois sur dix se décrivent donc toujours comme engagés dans la compétition professionnelle. Mais plus d’un quart d’entre eux assument désormais ouvertement un entre-deux : travailler sérieusement, sans y sacrifier leur santé ni leur vie privée. Ce n’est plus une posture de niche partagée entre étudiants désabusés sur Weibo. C’est devenu une case identitaire à part entière, que les études marketing chinoises prennent au sérieux.
Ce qui me frappe, en observant mes clients depuis Shanghai, c’est à quel point cette case a changé la façon dont les gens parlent de leur travail en public. Il y a cinq ans, dire ouvertement qu’on refusait les heures supplémentaires passait pour un aveu de faiblesse. Aujourd’hui, c’est presque un argument de recrutement que certaines entreprises chinoises mettent en avant elles-mêmes dans leurs offres d’emploi. La honte a changé de camp.
L’État chinois s’en mêle : la lutte contre le « neijuan »
Ce qui a vraiment changé depuis 2022, c’est que Pékin a fini par reconnaître le problème publiquement. Lors des Deux Sessions de 2026, la lutte contre la « concurrence involutive », le neijuan (内卷), a été inscrite dans le rapport de travail du gouvernement. L’objectif affiché : freiner une compétition qui pousse les entreprises à casser les prix, les salaires et, par ricochet, la santé mentale des salariés.
Pour votre marque, ce n’est pas un détail de politique intérieure. Cela signifie que le discours anti-surmenage n’est plus seulement une opinion générationnelle marginale, il est validé au sommet de l’État. Une marque qui communique sur l’équilibre de vie en Chine en 2026 ne nage pas à contre-courant, elle surfe sur une vague que le gouvernement lui-même a rendu légitime.
L’économie de l’émotion, le vrai marché derrière la tendance
Voilà le chiffre qui devrait vous intéresser si vous vendez en Chine. Le marché de l’économie émotionnelle, ce que les Chinois appellent le « qingxu jingji » (情绪经济), a atteint 2 720 milliards de yuans en 2025, avec une croissance presque cinq fois supérieure à celle des ventes au détail sur la même période. Les projections tablent sur plus de 4 500 milliards de yuans d’ici 2029.
Concrètement, 56,3% des consommateurs chinois disent désormais payer pour de la valeur émotionnelle ou pour un centre d’intérêt, pas pour un besoin fonctionnel. Et le critère « bon rapport qualité-prix » recule fortement dans les études de motivation d’achat, passant de 14% à moins de 8% des réponses en un an. « C’est moins cher » ne suffit plus à justifier un achat. Ce qui compte, c’est « je le sens juste pour moi », un jugement personnel et émotionnel, beaucoup plus difficile à cibler avec une pub générique.

À côté de l’économie émotionnelle, il y a aussi un marché plus inattendu qui grossit vite : celui des objets de collection et de la culture « guzi » (谷子), figurines, cartes, produits dérivés de licences. Ce segment est passé de 120 milliards de yuans en 2024 à environ 200 milliards de yuans attendus en 2026. Ce n’est pas un hasard si cette croissance suit exactement celle de l’économie émotionnelle : acheter un petit objet qui fait plaisir, sans justification fonctionnelle, c’est le même réflexe d’achat que celui qui pousse une jeune Shanghaïenne à s’offrir un soin du visage après une journée difficile.
Un mode de vie sain et équilibré ouvre donc de vraies opportunités, et pas seulement pour les marques de mode ou de bien-être évidentes. Des collaborations avec des centres de thérapie, des marques de literie et d’aide au sommeil, des soins du visage pensés comme un rituel de décompression, des applications de méditation, ou le recours à des créateurs de contenu spécialisés dans le développement personnel plutôt qu’aux influenceurs mode traditionnels, tout cela trouve désormais un public réceptif et documenté.
Le travail « léger » devient un vrai choix de carrière
Autre signal qui n’existait pas en 2022 : le marché du travail lui-même s’adapte. Selon une enquête du site d’emploi Zhaopin, 18,9% des actifs chinois occupent déjà un poste à horaires flexibles, et 51,1% des autres disent vouloir en changer pour un emploi de ce type. Ce n’est plus un vœu pieux de génération fatiguée, c’est une demande de marché suffisamment large pour que les employeurs commencent à en tenir compte dans leurs offres.
Pour une marque étrangère qui recrute en Chine, ça se traduit très concrètement : les meilleurs profils juniors ne se laissent plus impressionner par un titre ronflant ou un gros logo si le rythme de travail reste celui du 996. Ils comparent, ils lisent les avis Xiaohongshu sur l’ambiance de travail avant même de postuler, et ils partent vite s’ils se sentent trompés sur la réalité du poste. Le turnover coûte cher, et il coûte encore plus cher quand il finit en post viral sur les mauvaises pratiques RH d’une marque occidentale.
Ce que ça change concrètement dans votre stratégie
Vous n’avez pas besoin de refaire toute votre stratégie de marque. Mais si vous vous adressez à des Chinois de moins de 35 ans en 2026, trois ajustements sont devenus nécessaires.
D’abord, arrêtez de vendre du temps plein d’attention. Le marketing chinois de 2026 se fait « léger » : il ne demande plus un bloc d’attention dédié, il s’infiltre naturellement dans un scénario de consommation déjà en cours. Une vidéo Douyin de 15 secondes glissée dans un feed de détente compte plus qu’une campagne qui exige 3 minutes d’attention soutenue.
Ensuite, méfiez-vous des gros KOL. Seuls 11% des consommateurs chinois disent encore faire confiance aux recommandations des influenceurs classiques, et les faux influenceurs pullulent toujours autant sur le marché chinois. Les jeunes veulent des marques qui leur parlent comme des amis, pas des marques qui les éduquent d’en haut. C’est tout l’intérêt du KOC, le « key opinion consumer » : un utilisateur normal, pas payé une fortune, qui partage une vraie expérience sur Xiaohongshu ou sur les réseaux sociaux chinois qui comptent vraiment aujourd’hui.
Enfin, arrêtez de vendre « pas cher ». Le rapport qualité-prix perd du terrain comme argument. Ce que le consommateur chinois de 2026 veut entendre, c’est pourquoi ce produit lui fait du bien, à lui, personnellement. C’est plus dur à écrire qu’une promo à -30%, mais c’est ce qui convertit désormais.
Ces trois ajustements demandent du temps et un vrai travail éditorial, pas juste un changement de slogan. C’est justement pour ça que beaucoup de marques occidentales délèguent cette partie à une équipe qui vit le marché au quotidien plutôt que de la piloter depuis un siège européen, à des milliers de kilomètres des conversations Xiaohongshu.
Un exemple concret
Prenez Marc, qui dirige une petite marque belge de bijoux en argent, vendue en Chine via une boutique Tmall depuis trois ans. Son chiffre d’affaires stagnait depuis 18 mois, autour de 40 000 euros par trimestre, malgré un budget pub Baidu et Weibo stable. Son positionnement d’origine, « élégance intemporelle, savoir-faire belge », ne décollait pas auprès des acheteuses de 25-32 ans, sa cible principale.
Sa première tentative a été d’augmenter le budget média sur le même message. Résultat : plus d’impressions, taux de conversion identique, coût d’acquisition en hausse. Le problème n’était pas la visibilité, c’était le message.
Nous avons repositionné la marque autour d’un rituel plutôt qu’un produit : « un bijou que vous vous offrez après une semaine difficile », avec du contenu Xiaohongshu tourné par de vraies clientes, sans script commercial, montrant le bijou dans un moment de décompression, pas dans une soirée mondaine. Ça a marché parce que ça collait exactement à ce que les données montrent : les acheteuses ne cherchaient pas un symbole de statut, elles cherchaient une petite récompense qui leur appartienne. En quatre mois, le taux de conversion sur la boutique Tmall a progressé de 60%, et le panier moyen a légèrement augmenté, parce que les clientes achetaient pour elles-mêmes, sans avoir besoin de se justifier.
Une vigilance particulière pour le secteur du luxe
Ce point n’a pas changé depuis 2022, il s’est même durci. Le luxe vend du rêve, mais ses propres conditions de travail ne sont pas toujours à la hauteur du discours. Prix élevés en boutique, salaires bas en coulisses : l’écart désillusionne des jeunes talents qui, eux, se reconnaissent justement dans cette génération de la « vie à 45 degrés ».
Ce groupe est connu pour défendre ses droits en ligne. Des employés juniors et des stagiaires nés après 2000 ont pris l’habitude de dénoncer publiquement des environnements de travail jugés injustes, souvent avec un écho immédiat sur Weibo ou Xiaohongshu. Avec un climat politique désormais favorable à la dénonciation du surmenage, un scandale RH touche une Maison de luxe beaucoup plus vite, et beaucoup plus fort, qu’il y a quatre ans. C’est une crise de réputation qu’aucune marque ne peut se permettre.
Il est temps d’accorder plus d’attention à ceux qui font tourner l’entreprise au quotidien. Favoriser un environnement de travail sain et transparent n’est pas qu’une affaire de conscience, c’est aussi devenu une condition pour construire une image de marque crédible auprès des jeunes consommateurs chinois.

Et vous, avez-vous déjà ajusté le discours de votre marque pour parler à cette génération qui refuse à la fois le surmenage et le renoncement ? Dites-moi en commentaire où vous en êtes, je lis et je réponds à chacun.

Olivier Verot est le fondateur de GMA, agence de marketing digital basée à Shanghai depuis 2012. Il accompagne des marques occidentales dans leur stratégie sociale, e-commerce et SEO en Chine, du positionnement de marque jusqu’à l’exécution sur Xiaohongshu, WeChat et Douyin. Retrouvez-le sur LinkedIn, suivez-le sur Twitter/X, ou découvrez l’agence GMA sur LinkedIn.

