Philip Chen raconte, depuis les bureaux de GMA qu’il a cofondée. Cette histoire, je l’ai suivie en temps réel, gobelet Luckin en main.
Il y a quelques mois, je faisais la queue devant un Luckin Coffee près de mon bureau à Shanghai. Un vrai petit local de trois mètres carrés, juste un comptoir et une file de gens qui commandent sur leur téléphone sans jamais parler à personne. La fille devant moi payait 9,9 yuans son latte grâce à un coupon reçu dans un groupe WeChat. Le type derrière moi portait un badge d’une boîte tech du quartier. Ce jour-là, j’ai repensé à 2020, quand tout le monde à Shanghai pariait que cette marque allait disparaître.
Elle n’a pas disparu. Elle a fait mieux que revenir : aujourd’hui, Luckin Coffee a plus de points de vente en Chine que n’importe quelle autre chaîne de café au monde, elle gagne plus d’argent que Starbucks Chine, et elle continue d’ouvrir des milliers de boutiques par an. Pour comprendre comment on passe d’un scandale financier retentissant à une position de numéro un, il faut revenir au début.
Acte 1 : la chute
Lancée en 2017, la chaîne chinoise de cafés avait fait des débuts remarquables lors de son introduction à Wall Street en mai 2019, levant 561 millions de dollars. Ses actions avaient grimpé de plus de 50% dès les premiers échanges.
La start-up s’était donné pour objectif de détrôner Starbucks en Chine avec une stratégie de croissance agressive : des applications qui misaient tout sur la vente à emporter et la livraison, et des coupons de réduction très généreux. Fin 2019, avec 4 500 points de vente en Chine continentale, la chaîne de Xiamen avait déjà dépassé les 4 300 établissements de Starbucks. Les investisseurs adoraient l’histoire.
Puis tout s’est effondré. Luckin Coffee a présenté ses excuses après avoir révélé qu’un de ses dirigeants pourrait avoir falsifié le chiffre des ventes à hauteur de 2,2 milliards de yuans, soit environ 310 millions de dollars, sur l’année 2019. L’entreprise a précisé que la fraude s’étendait du deuxième au quatrième trimestre et représentait près de la moitié du chiffre d’affaires 2019 estimé.
L’action a chuté de 75% en une seule journée de négociation. Son ancien directeur général, Liu Jian, et plusieurs collaborateurs ont été suspendus dans l’attente d’une enquête interne. Sur Weibo, la société avait promis : « La société se réserve le droit de prendre des mesures légales contre les personnes soupçonnées, elle ne les protégera pas et ne sera pas indulgente. »
Le cabinet de vente à découvert Muddy Waters Research avait déjà émis des doutes sur les transactions financières du troisième trimestre de Luckin, plus tôt cette année-là. Après l’aveu, le titre coté au Nasdaq a perdu plus de 70% de sa valeur. Le 29 juin 2020, le Nasdaq a confirmé la radiation de la société, effective le 13 juillet 2020. Sur l’internet chinois, les commentateurs plaisantaient déjà : « Merci pour le café gratuit, Wall Street. »
Franchement, à l’époque, personne à Shanghai n’aurait parié un yuan sur l’avenir de la marque. Moi non plus.
Acte 2 : payer la note, en silence
Ce que peu de gens racontent, c’est ce qui s’est passé après le titre choc. Pas de faillite, pas de fermeture des boutiques. Une reconstruction méthodique, presque discrète.
Luckin a réglé ses comptes avec la justice américaine : un accord à 187,5 millions de dollars avec les plaignants du recours collectif en septembre 2021, puis un règlement de 180 millions de dollars avec la SEC (le régulateur boursier américain) début 2022, accompagné d’une restructuration de sa dette. Le fondateur Lu Zhengyao, associé au montage frauduleux, a perdu la main sur l’entreprise. Une nouvelle direction, avec à sa tête Guo Jinyi comme PDG, a repris le contrôle et professionnalisé la gouvernance.
Et surtout : l’équipe a gardé ce qui marchait déjà avant le scandale. Le modèle n’était pas cassé. C’était la comptabilité qui l’était.
Acte 3 : le pari des petites boutiques
Voilà le vrai tournant, et c’est là que l’histoire devient intéressante pour n’importe quelle marque qui regarde la Chine de loin.
Pendant que tout le monde pensait Luckin mort, l’entreprise a doublé sur son idée de départ : des micro-boutiques de quelques mètres carrés, sans salle pour s’asseoir, où presque personne ne parle à un humain. On commande sur l’appli, on paie sur l’appli, on récupère son café à un comptoir de retrait. Le loyer est minuscule, le personnel réduit au strict nécessaire, et l’entreprise peut ouvrir une boutique presque partout, même dans une rue de dix mètres de large.
C’est là qu’il faut comprendre un mot chinois pour saisir pourquoi ça marche : 性价比 (xìngjiàbǐ), le rapport qualité-prix. En Chine, ce n’est pas un simple argument marketing, c’est presque une religion de consommation. Un café à 9,9 yuans qui a un goût correct et qui arrive vite bat, à tous les coups, un café à 30 yuans qu’on doit boire assis dans un fauteuil. Starbucks vendait une expérience. Luckin vend un rapport qualité-prix imbattable, livré en cinq minutes.
L’autre mot à connaître, c’est 种草 (zhòngcǎo), littéralement « planter une graine ». C’est l’art chinois de donner envie d’acheter sans jamais vendre frontalement : un coupon partagé dans un groupe WeChat par un collègue, une story sur Xiaohongshu montrant la nouvelle saveur du mois, un post Douyin d’un influenceur qui « teste » le dernier Luckin. Personne ne vous vend rien. On vous plante juste l’envie, et vous allez l’acheter vous-même. Luckin a construit toute sa croissance là-dessus : des millions de petites graines plantées chaque jour, à un coût d’acquisition ridiculement bas comparé à une pub télé.
Le troisième mot, c’est 内卷 (nèijuǎn), l’« involution », cette compétition interne si intense que tout le monde travaille deux fois plus dur pour, au final, à peine avancer. Le marché du café chinois est devenu un cas d’école de 内卷 : Luckin, Cotti (Kudi), Starbucks et une dizaine de chaînes locales se livrent une guerre des prix permanente, à coups de campagnes à 9,9 yuans, parfois même moins. C’est violent pour les marges, mais c’est aussi ce qui a forcé Luckin à devenir extrêmement efficace, gourmand en données, et rapide à innover sur les saveurs.
Les chiffres qui prouvent que ce n’est pas un coup de chance
Voici ce que les sources chinoises et les rapports financiers de l’entreprise montrent, vérifiés cet été :
- Sur l’année 2025, le chiffre d’affaires net de Luckin Coffee a atteint 49,29 milliards de yuans (environ 7,16 milliards de dollars), en hausse de 43% sur un an.
- Au deuxième trimestre 2026, le chiffre d’affaires net a encore progressé de 28,5% sur un an, pour atteindre 15,89 milliards de yuans.
- Le réseau de boutiques a franchi la barre des 36 000 points de vente dans le monde à la fin du deuxième trimestre 2026, contre environ 8 000 boutiques pour Starbucks Chine sur la même période, un écart qui continue de se creuser.
- Le nombre moyen de clients actifs par mois dépasse désormais 110 millions, en hausse de 23% sur un an, et le nombre de clients cumulés approche les 500 millions.
- Dès 2023, le chiffre d’affaires de Luckin en Chine avait déjà dépassé celui de Starbucks Chine, une bascule qui semblait impensable trois ans plus tôt.
Le PDG Guo Jinyi a résumé la philosophie de la maison lors d’un point avec les investisseurs cette année : il parle de « croissance de qualité à grande échelle », pas juste de croissance à tout prix. Autrement dit, l’entreprise sait qu’elle est allée vite, et qu’elle doit maintenant surveiller la rentabilité de chaque boutique, pas seulement le nombre total.
Ce que ça change pour une marque étrangère qui regarde la Chine
L’histoire de Luckin n’est pas juste un fait divers financier amusant à raconter en réunion. C’est un cas d’école sur la résilience d’une marque chinoise et sur ce qui compte vraiment sur ce marché : la vitesse d’exécution, l’obsession du rapport qualité-prix, et une présence numérique qui colle à la vie quotidienne des consommateurs, du mini-programme WeChat à la story Xiaohongshu.
On retrouve ce mouvement dans les dossiers de notre Agence Food & Beverage en Chine, où nous épaulons des fabricants de jus, de snacks ou de spiritueux, locaux ou importés, sur le digital : ouverture sur les plateformes chinoises, puis gestion de crise et de réputation quand il le faut.
Un exemple concret, anonymisé : un client à moi, une marque de thé glacé premium venue d’Europe, est arrivée en Chine convaincue que son positionnement « qualité et origine » suffirait à convaincre. Six mois plus tard, les ventes stagnaient malgré un joli site et une belle boutique flagship à Shanghai. La surprise, pour eux, a été de découvrir que presque personne ne les découvrait par le site : tout se jouait sur WeChat et Xiaohongshu, dans des recommandations entre consommateurs, exactement le mécanisme du 种草 dont je parlais plus haut. On a retravaillé leur présence sur ces plateformes, mis en place un mini-programme de commande simple avec des coupons ciblés, et lancé une campagne de contenu avec des micro-influenceurs locaux plutôt qu’une grosse star. En quatre mois, le trafic en boutique a augmenté de 60% et le coût d’acquisition client a baissé de moitié. La marque n’a rien changé à son produit. Elle a juste appris à parler comme les gens ici plantent une graine, pas comme on vend un slogan.
FAQ
Est-ce que Luckin Coffee est fiable aujourd’hui, après le scandale de 2020 ?
Oui, sur le plan financier. L’entreprise a soldé ses litiges avec la SEC et les investisseurs américains, changé de direction, et publie depuis des résultats audités et cohérents avec sa croissance réelle. Le scandale de 2020 reste une leçon de gouvernance, pas un doute sur la solidité actuelle du groupe.
Comment une entreprise radiée du Nasdaq a-t-elle pu redevenir numéro un ?
Parce que le problème n’était pas le produit ni le modèle de boutique, mais la comptabilité d’un dirigeant. Une fois la fraude nettoyée et la dette restructurée, l’équipe a pu se concentrer sur ce qui fonctionnait déjà : les petites boutiques, l’appli, et les prix serrés.
Luckin Coffee est-il vraiment plus gros que Starbucks en Chine ?
En nombre de boutiques et en chiffre d’affaires en Chine, oui, et l’écart continue de grandir depuis 2023. Starbucks reste plus rentable boutique par boutique et mise sur une image plus haut de gamme, mais en volume, Luckin domine largement le marché chinois.
Qu’est-ce qu’une marque étrangère peut retenir de cette histoire ?
Que la confiance en Chine se reconstruit vite si le produit et l’exécution restent bons, que le prix et la commodité comptent souvent plus que le prestige de la marque, et que la croissance passe par les plateformes sociales locales bien avant de passer par un joli site web.
En bref
Luckin reste, quoi qu’il arrive, le cas de fraude le plus spectaculaire vu en Chine ces dernières années. Mais réduire son histoire à ce seul chapitre, c’est rater l’essentiel : une entreprise qui a payé sa dette, gardé son idée de départ, et construit, boutique après boutique, l’empire du café le plus dense de Chine. La morale, cette fois, n’est pas celle qu’on croyait en 2020.
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Sources : Luckin Coffee, résultats financiers annuels 2025, 36氪, l’écart entre Starbucks Chine et Luckin Coffee, CBNData, la fin de la guerre des prix du café en Chine en 2026.
Officiellement, Philip Chen boit du thé. Pourtant, ce cofondateur de GMA sort souvent de ses rendez-vous clients avec un gobelet Luckin, ce qui n’engage que lui. Stratégie F&B en Chine, ou meilleur café sous les 10 yuans : il en débat volontiers sur LinkedIn.




