Cette interview a été publiée en 2020, juste avant que le covid ne bouleverse le secteur des events. On la garde en ligne parce que le sujet, les mariages et events haut de gamme pour la clientèle chinoise, reste un marché vivant, et parce que les mécanismes que Cyrielle décrit (bouche à oreille, wedding planner comme interlocuteur unique, présence sur WeChat et Xiaohongshu) sont toujours d’actualité en 2026. Depuis, son agence a changé de nom : Spectrum est devenue Chic & Co, avec des bureaux entre Shanghai et Paris, plus de 50 destinations à son actif, et une place dans le top 5 des wedding planners pour la clientèle chinoise et hongkongaise. L’interview d’origine est restée telle quelle ci-dessous. On a ajouté en bas de page un point sur ce qui a changé dans le marché des events premium pour la clientèle chinoise depuis 2020.
1. Bonjour Cyrielle, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je m’appelle Cyrielle Mohara, je suis la fondatrice de Spectrum, une agence spécialisée dans les events et weddings haut de gamme. Nous sommes basés à Shanghai mais nous organisons des événements un peu partout dans le monde, surtout en Europe et en Asie du Sud-Est (Bali, Thaïlande, Philippines…). Je suis française et cela fait dix ans que je vis à Shanghai. Je parle couramment mandarin, anglais et français.
2. Présentez-nous votre activité
Ces dernières années, nous nous sommes spécialisés dans les destination weddings de luxe. Notre clientèle est principalement chinoise, et nous avons constaté que les destination weddings sont de plus en plus populaires chez les jeunes couples chinois. Ils recherchent quelque chose d’unique, un mariage qui leur ressemble, avec leur famille et leurs amis proches, sur un programme détaillé qui s’étale souvent sur plusieurs jours. Nous sommes la seule agence de wedding planning dirigée par une Française en Chine. J’ai une équipe de planners et de designers chinois, mais je reste impliquée dans chaque mariage.
3. Pourquoi les clients chinois aiment-ils se marier en France ?
La France est une des destinations préférées pour les pre-wedding shoots et pour les mariages. Sa diversité de lieux prestigieux et de monuments historiques y est pour beaucoup, tout comme l’image romantique qu’elle véhicule. Dans presque tous les cas, les couples nous demandent d’organiser le mariage dans un château de prestige, avec tous les codes du mariage à la française : arrivée en calèche, décor floral extraordinaire, château en arrière-plan, feux d’artifice pour clôturer la soirée. Ils ont une image très romancée de la France, synonyme de luxe, d’élégance et de raffinement.
4. Une clientèle chinoise est-elle si différente d’une clientèle française ?
Nos clients sont surtout de jeunes Chinois aisés, avec un niveau d’attente très élevé. En Chine, la notion de « face » compte beaucoup : ils veulent un mariage magnifique, pas seulement pour eux, mais aussi pour ce qu’il montre à leurs invités. En Chine, avoir un wedding planner est normal quel que soit le budget. En France, ce sont plutôt les mariages aux budgets élevés qui font appel à ce service. Nous nous occupons de tout, de A à Z : réservation des hôtels, activités, welcome dinner ou cocktail, et bien sûr le jour J avec la déco et la logistique. En Chine, le wedding planner gère aussi le design et le concept, le couple n’a qu’un seul interlocuteur. Il coordonne ensuite avec les fournisseurs, ce qui compte particulièrement pour un destination wedding, à cause de la barrière de la langue.
5. Comment trouvez-vous vos clients ?
Principalement par le bouche à oreille et mon réseau. Le wedding planning est un service très personnel, et il est normal qu’un couple préfère confier son grand jour à une équipe recommandée par un ami plutôt qu’à un inconnu. Nous prenons aussi un nombre limité d’événements par an : la qualité prime sur la quantité, surtout quand on travaille sur de gros budgets.
6. Faites-vous des actions marketing spécifiques sur le marché chinois ?
Nous avons un compte WeChat, Weibo, Xiaohongshu, et nous y postons régulièrement nos événements précédents, ainsi que des conseils liés au tourisme, au mariage, au lifestyle. Nous collaborons avec certaines plateformes chinoises spécialisées dans le mariage, un peu comme The Knot aux États-Unis. Nous montons aussi des collaborations avec des marques partenaires dans l’univers du mariage et du voyage, en ligne comme hors ligne.
7. Quels conseils donneriez-vous aux entrepreneurs français du tourisme qui veulent toucher le marché chinois ?
Il faut une présence sur les réseaux sociaux chinois, mais aussi organiser des événements offline pour rencontrer sa clientèle et voir ce qui plaît. L’offre est déjà large dans le tourisme, il faut trouver sa différence et offrir un service irréprochable. De plus en plus de consommateurs chinois cherchent des expériences personnalisées et uniques, et l’excellence à la française plaît beaucoup en Chine : en tant que Française, je joue sur cette image.
Il faut aussi partager, éduquer sur son métier et son produit, construire une histoire et une image de marque forte.
8. La crise du coronavirus impacte-t-elle votre business aujourd’hui ?
Au moment de cette interview, en mars 2020, la crise sanitaire venait de frapper le secteur de plein fouet : vols suspendus, mariages reportés, couples contraints de revoir leurs plans avec chaque prestataire. Cyrielle racontait alors devoir gérer, mariage par mariage, des plans B avec ses couples. On garde ce passage comme témoignage d’époque. La suite a montré qu’un secteur du luxe événementiel chinois peut absorber un choc pareil et repartir plus fort une fois les frontières rouvertes, comme le confirme l’activité actuelle de Chic & Co.
9. Comment voyiez-vous votre activité dans 5 ans ?
Nous souhaitons développer notre présence sur le marché asiatique en ouvrant des bureaux en Asie du Sud-Est, comme aux Philippines, tout en gardant la Chine comme marché principal. Créer des événements de plus en plus spectaculaires, pas seulement des mariages, mais aussi d’autres types d’événements sociaux (anniversaires, fêtes) et des lunes de miel.
10. Étiez-vous positive sur le retour des touristes chinois en France ?
Oui, les touristes chinois reviendront dès que la situation se stabilise. La France reste une des destinations préférées, notamment pour l’achat de produits de luxe. Au-delà du shopping, de plus en plus de Chinois recherchent des expériences hors du commun : un tour en montgolfière au-dessus des châteaux de la Loire, une route des vins dans les maisons les plus prestigieuses, une chasse à la truffe… Un sac Chanel s’achète partout dans le monde, mais ce genre d’expérience typiquement française reste un souvenir inoubliable.
Merci Cyrielle. Le site de Cyrielle Mohara aujourd’hui : Chic & Co.
Le marché des events premium pour la clientèle chinoise en 2026
Le marché du destination wedding en Chine pesait 17,8 milliards de dollars en 2025. Les projections tablent sur 54,2 milliards d’ici 2035, une croissance annuelle proche de 11,7%. Plus largement, le marché des services de mariage en Chine dépasse déjà les 100 milliards de dollars en 2026, selon les dernières projections du secteur. Ce n’est plus un marché de niche, même si le segment ultra haut de gamme dont parle Cyrielle dans l’interview reste, par nature, réservé à une clientèle capable de financer un mariage sur plusieurs jours à l’étranger.
Le profil du client a aussi changé. Les couples nés après 1995, et de plus en plus après 2000, ne veulent plus du mariage-banquet classique avec 300 invités dans un hôtel de Shanghai. Ils redirigent leur budget vers l’expérience plutôt que vers le nombre de tables, une évolution que la presse chinoise documente depuis plusieurs années déjà.
La plupart optent pour un modèle en deux temps : une cérémonie à l’étranger, réservée aux proches, qui correspond à ce que le couple veut vraiment, puis un banquet en Chine, pensé pour les parents et la famille élargie. Un wedding planner qui travaille sur ce marché doit penser l’événement en deux actes, avec deux publics et deux logiques différentes.
La France, l’Italie et Bali restent recherchées. Mais une partie de la demande s’est aussi redirigée vers des destinations domestiques comme Lijiang, portées par un narratif patrimonial fort et par des coûts de déplacement plus bas pour les invités. Le même mouvement touche les voyageurs chinois aisés qui explorent des destinations moins évidentes, comme la Grèce, plutôt que de se limiter aux classiques France ou Italie.
Un mariage n’a plus besoin d’un visa Schengen pour être un événement de rêve.
Ce qui a le plus changé depuis l’interview de 2020, c’est le canal par lequel une agence comme Chic & Co touche ses futurs mariés. WeChat et Weibo restent utiles pour fidéliser une base déjà acquise, à l’image de ce que fait Cartier sur WeChat pour son propre public. Mais la découverte se fait aujourd’hui sur Xiaohongshu et Douyin. Les couples cherchent des exemples réels avant de contacter un wedding planner : photos du décor, retours d’anciens mariés, avis d’un KOC (key opinion consumer) plutôt que d’une célébrité payée. Une agence qui ne documente pas ses mariages en vidéo courte perd une bonne partie de sa visibilité auprès des couples de moins de 30 ans, un constat qui rejoint ce qu’on observe chez les marques de luxe qui réussissent en Chine aujourd’hui.
Prenons un exemple courant en 2026 : un couple de Hangzhou qui prépare un mariage en Provence pour 40 invités. Avant de signer avec une agence, ils regardent une vingtaine de vidéos Xiaohongshu de mariages similaires, comparent les devis de trois wedding planners différents, et demandent souvent une visio avec l’équipe avant tout engagement. La décision se prend en ligne, l’exécution se fait sur place. C’est ce double mouvement qui explique pourquoi une agence basée entre la Chine et l’Europe, comme l’est aujourd’hui Chic & Co, garde un avantage structurel sur une agence purement locale d’un côté ou de l’autre. C’est le même réflexe qui pousse certains couples à comparer les offres shopping avant un séjour, comme le montre notre article sur les touristes chinois et le shopping à Paris.
Autre changement de fond : une partie des recherches passe maintenant par des assistants IA plutôt que par un moteur de recherche classique. Un couple qui demande à une IA de lui recommander un wedding planner en Chine obtient une réponse construite à partir de contenu déjà indexé : articles, avis, pages bien structurées. Une agence qui n’a pas soigné sa présence éditoriale sur ce point recule dans les recommandations, même si son travail sur le terrain est excellent. C’est un mécanisme qu’on retrouve dans d’autres interviews d’entrepreneurs installés en Chine qu’on a publiées sur ce blog.
Questions fréquentes
Faut-il un wedding planner chinois ou local pour organiser un mariage franco-chinois ?
Les deux, en réalité. Le wedding planner qui gère la relation avec le couple doit comprendre les codes chinois : la notion de face, le rôle des parents, la structure en deux événements. Sur place, en France ou ailleurs, il travaille avec des prestataires locaux : traiteur, château, fleuriste. Une agence comme Chic & Co joue justement ce rôle de pont entre les deux mondes.
Combien de temps à l’avance faut-il organiser un destination wedding pour un couple chinois ?
Comptez entre 8 et 14 mois. Il faut le temps de sécuriser un lieu de prestige, souvent réservé longtemps à l’avance, de gérer les visas des invités, et de caler un programme sur plusieurs jours avec des prestataires dans deux pays.
Le marché du luxe événementiel chinois s’est-il remis des années covid ?
Oui, largement. La demande de destination weddings a repris dès la réouverture des frontières fin 2022, et les projections de croissance sur 2025-2035, plus de 10% par an, montrent un marché qui a non seulement récupéré mais dépassé son niveau d’avant crise.
Olivier Verot
Olivier Verot est le fondateur et CEO de GMA, agence de marketing digital basée à Shanghai depuis 2012. Il accompagne des marques et des prestataires haut de gamme (hôtellerie, tourisme, events, luxe) dans leur approche de la clientèle chinoise, de la stratégie de contenu jusqu’à la présence sur WeChat, Xiaohongshu et Douyin. Retrouvez-le sur LinkedIn.





