Je m’appelle Philip Chen, je dirige GMA, et je vais vous parler d’un mot que mes clients occidentaux prononcent de plus en plus mal : 平替, pingti. Vous l’avez peut-être déjà croisé dans un article ou sur TikTok. Ce que je veux faire ici, c’est vous expliquer ce que ce mot veut dire pour un consommateur chinois, et ce qu’il change pour votre marque si vous vendez en Chine ou si vous y fabriquez.
Petite précision avant de commencer. Sur marketing-chine.com, vous trouverez deux autres articles sur la contrefaçon en Chine : un panorama général du phénomène, et un article sur la manière dont les plateformes comme Alibaba luttent contre elle. Celui-ci est différent. Le pingti n’est pas de la contrefaçon au sens légal du terme. Pas de logo volé, pas de marque copiée, pas de procès possible pour contrefaçon de marque. C’est une autre bête, et c’est justement ce qui la rend dangereuse pour les marques occidentales.
La Chine a longtemps été associée à la contrefaçon de mauvaise qualité. Aujourd’hui, une tendance différente s’installe durablement : des produits presque identiques aux marques de luxe, fabriqués avec des matériaux de qualité comparable, sans porter le moindre logo. Cette évolution bouleverse le marché et inquiète les grandes marques mondiales, parce que ces alternatives rivalisent en qualité tout en échappant à toute accusation de violation de marque.
Pingti 平替 : de quoi on parle exactement
平替 se décompose en deux caractères. 平 (píng) veut dire « égal », « au même niveau ». 替 (tì) veut dire « remplacer ». Un pingti, littéralement, c’est un remplaçant qui tient le niveau. Pas une copie honteuse qu’on cache dans un tiroir. Un produit qu’on assume, qu’on montre, dont on est même parfois fier d’avoir trouvé.
- Une tendance transforme le paysage de la mode chinoise : des marques locales offrent des alternatives presque parfaites, appelées « pingti » ou « dupes », à des produits mondialement reconnus comme les leggings de yoga de Lululemon et les sacs à main d’Hermès.
- Ces articles, vendus à une fraction du prix, promettent des matériaux et un savoir-faire proches de ceux des marques de luxe, sans le prix élevé.
- Le terme est aussi utilisé en Occident sous le mot « dupe », mais la logique chinoise va plus loin : elle s’appuie sur la traçabilité industrielle, pas seulement sur la ressemblance visuelle.
Caractéristiques clés des produits Pingti
- Qualité et savoir-faire : contrairement aux contrefaçons bon marché, les articles pingti ne sont pas des copies de mauvaise qualité. Ils sont fabriqués avec des matériaux de haute qualité et un savoir-faire qui vise à égaler la qualité des articles de marque d’origine.
- Accessibilité : malgré leur qualité, les produits pingti se vendent à une fraction du coût des vrais articles de marque. C’est ce qui les rend attrayants pour des consommateurs qui veulent la qualité du luxe sans le prix du luxe.
- Absence de marque : ces produits ne portent généralement pas les logos qu’ils imitent, ce qui évite les problèmes juridiques directs liés au droit d’auteur et aux marques déposées.
Marques touchées par le pingti : de nombreuses marques mondiales bien connues sont concernées, parce que ces alternatives offrent une qualité comparable à des prix inférieurs. Les marques les plus visées par les fabricants de pingti :
- Lululemon Athletica : connue pour ses leggings de yoga et vêtements de loisir.
- Hermès International : célèbre pour ses sacs à main de luxe.
- Nike et Uniqlo (Fast Retailing) : même les marques de milieu de gamme ne sont pas épargnées.
- Prada, Bottega Veneta, Louis Vuitton : leurs vêtements et accessoires sont souvent reproduits par les producteurs de pingti.

Ce que les Chinois pensent vraiment du pingti
Ici, je dois casser une idée reçue que j’entends souvent chez mes clients européens. Acheter un pingti n’est pas honteux en Chine. Ce n’est pas non plus un problème de 面子 (miànzi), la face, la réputation sociale que chacun protège dans ses interactions. Au contraire : savoir dénicher le bon pingti est devenu une compétence qu’on montre avec fierté sur Xiaohongshu ou Douyin. On explique où on l’a trouvé, sur quelle usine, à quel prix. C’est presque un sport.
Un rapport publié par 36Kr sur le sujet le dit sans détour : des marques comme Lululemon, Tiffany ou Zeiss ont perdu du terrain face à leurs pingti, pas parce que les copies étaient meilleures, mais parce que les consommateurs chinois ont arrêté de payer pour le logo seul. Plus de 70% de la génération Z chinoise a déjà acheté un pingti, et un tiers des acheteurs à revenu élevé (plus de 20 000 yuans par mois) le fait régulièrement. Ce n’est donc pas un phénomène de petit budget. C’est un phénomène de lucidité.
Un deuxième point, et celui-là surprend encore plus mes clients : la traçabilité est devenue un argument de vente. On appelle ça 源头厂货 (yuántóu chǎnghuò), littéralement « la marchandise directe de l’usine d’origine ». Des consommateurs chinois, surtout les plus jeunes, remontent la chaîne d’approvisionnement sur des plateformes comme 1688 (à l’origine un site B2B) pour trouver l’usine qui fabrique réellement pour telle ou telle maison de luxe, et acheter le même sac, le même manteau, sans le logo, directement à l’usine. Le fournisseur devient l’argument marketing. La marque, elle, devient presque accessoire.
Un rapport de force qui s’inverse
Selon un livre blanc 2026 sur les nouvelles tendances de consommation en Chine publié par iiMedia Research, le pingti ne va pas disparaître en 2026, il devient une norme de consommation installée. Trois évolutions à retenir pour vous, si vous vendez une marque en Chine :
- La « prime de marque », ce supplément de prix qu’on payait juste pour un nom, devient de plus en plus difficile à justifier seule. Le consommateur chinois accepte de payer plus pour une vraie différence de qualité, un design unique, une émotion. Il refuse de payer une « taxe de marque » sans contrepartie tangible.
- Le « bon rapport qualité-prix » change de sens. Ce n’était qu’un synonyme de « pas cher ». C’est devenu « obtenir une qualité et une expérience inattendues pour un prix raisonnable ».
- Les consommateurs chinois sont passés d’une dépense optimiste à une dépense prudente. Ils coupent le superflu, mais restent prêts à payer pour la santé, les expériences, et les petits plaisirs, à condition que chaque yuan dépensé en vaille la peine.
Une note d’analyse de CBNData, le centre de données business du média économique chinois Yicai, confirme la tendance côté distribution : le commerce dit « hard discount », les circuits qui vendent au prix le plus juste sans marketing superflu, a progressé de 92% en un an sur les trois premiers trimestres. Ce n’est plus une niche. C’est un pan entier du marché qui se réorganise autour de la valeur perçue plutôt que du prestige affiché.
2026 : la tendance se stabilise, mais pas partout de la même façon
C’est le point que je veux vraiment vous faire retenir, parce qu’il nuance tout ce qui précède. Le pingti n’avance pas au même rythme dans tous les secteurs. Dans la mode et la maroquinerie, il continue de grignoter des parts de marché aux grandes maisons. Mais dans la beauté, le classement Douyin du 618 2026 (le grand événement e-commerce de milieu d’année) a montré l’inverse : les marques internationales comme Estée Lauder, SK-II ou L’Oréal ont repris la tête du classement, pendant que certaines marques domestiques bien installées, comme Hanshu, sont retombées de la première à la dixième place.
Pourquoi cette différence ? Sur un sac ou un legging, la promesse est visuelle et tactile : la matière, la coupe, la finition. Un bon atelier peut s’en approcher. Sur un sérum ou une crème, la promesse est l’efficacité sur la peau, mesurable dans le temps, et beaucoup plus difficile à copier honnêtement. Un rapport KPMG 2025 sur le marché chinois de la beauté le confirme : 58,8% des consommateurs chinois citent les ingrédients et 41,4% l’efficacité réelle comme critères d’achat prioritaires, avant le prix. Le pingti fonctionne quand la valeur perçue tient dans l’objet. Il fonctionne moins bien quand elle tient dans un résultat qu’il faut prouver.
Retenez ceci : le pingti n’est pas une vague qui emporte tout. C’est un test de positionnement, secteur par secteur, parfois produit par produit.
L’exemple qui n’a pas pris une ride
Prenons le manteau en tweed à 450 dollars de Chicjoc, fabriqué avec des tissus italiens fournis aux mêmes maisons que Prada et Bottega Veneta. Malgré les incertitudes économiques, ces options abordables ont connu une croissance explosive sur des plateformes comme Taobao et Tmall, dépassant largement leurs équivalents de luxe. Deux ans après sa première apparition dans nos colonnes, cet exemple n’a rien perdu de sa pertinence : Chicjoc reste cité comme référence du genre dans la presse chinoise spécialisée mode, et le modèle a fait des petits.
Sitoy Group Holdings, autre exemple qui a bien vieilli, continue de commercialiser des sacs à main autour de 100 dollars avec une qualité proche de celle de sacs vendus plus de 1 000 dollars par des marques de luxe, tous produits sur les mêmes lignes de fabrication. Ce que je trouve le plus intéressant en 2026, c’est que ces marques ne se cachent plus. Elles communiquent ouvertement sur leur lien avec les usines du luxe. C’est devenu un argument commercial assumé, pas un secret honteux.
Blair Zhang, analyste chez Mintel, décrivait déjà ce changement comme un passage d’une fidélité de marque à une prise de décision rationnelle chez le consommateur chinois. Deux ans plus tard, les chiffres lui donnent raison à plus grande échelle : les recherches liées aux « dupes » et alternatives sur les réseaux sociaux chinois ont triplé entre 2022 et 2024, et la dynamique ne s’est pas inversée depuis. Les marques locales, autrefois regardées avec un peu de condescendance, sont aujourd’hui prises au sérieux, portées par le commerce direct au consommateur et par une génération qui n’a plus honte de comparer les prix à voix haute.
Un cas que je vois souvent chez mes clients
Je pense à Léa, qui dirige une petite marque de maroquinerie française, une vingtaine de modèles de sacs, vendus surtout en Europe. En 2025, elle découvre par hasard, sur Xiaohongshu, une créatrice chinoise qui compare son sac best-seller à une version « pingti » vendue trois fois moins cher, avec la même forme, presque le même cuir. La vidéo cumule 400 000 vues. Sa première réaction a été de vouloir faire retirer la vidéo. Ça n’a rien donné : pas de logo copié, rien d’illégal à faire retirer.
Ce qui a marché, c’est autre chose. Plutôt que de se battre contre la copie, elle a raconté ce que la copie ne pouvait pas offrir : l’atelier familial en France, le nom du tanneur, une série numérotée. Elle a publié cette histoire en chinois sur Xiaohongshu, avec l’aide d’une créatrice locale. Résultat sur six mois : ses ventes en Chine (encore modestes, environ 8% de son chiffre d’affaires) ont progressé de 35%, portées par des clientes qui voulaient justement l’original, avec son histoire, pas la version pingti. Le pingti n’a pas tué sa marque. Il l’a obligée à dire pourquoi elle valait le prix demandé, ce qu’elle n’avait jamais eu à faire en Europe.
Ce que ça change pour votre marque
Si vous vendez ou fabriquez en Chine, voici ce que je conseille concrètement à mes clients depuis deux ans, et qui vaut encore plus en 2026.
Trois réflexes à adopter
- Surveillez, ne subissez pas. Faites suivre régulièrement les mentions de votre marque et de vos produits sur Xiaohongshu, Douyin et 1688. Vous voulez savoir si un pingti de votre best-seller circule avant qu’un client vous le signale. C’est le même réflexe de veille que pour la contrefaçon classique, décrit dans notre article sur la contrefaçon en Chine, et pour lequel des applications d’identification existent déjà, comme je le détaille dans cet article sur les applications d’identification de marques en Chine.
- Racontez ce qui ne se copie pas. Un pingti peut copier une forme, un tissu, une couleur. Il ne peut pas copier une histoire vraie, un fondateur identifiable, un savoir-faire daté et localisé. Plus votre communication s’appuie sur du concret vérifiable, plus vous êtes protégé.
- Choisissez vos combats. Sur le terrain juridique, le pingti est presque toujours imprenable, justement parce qu’il évite le logo et la contrefaçon de marque. Concentrez vos ressources sur la protection des vraies contrefaçons, celles qui usurpent votre nom, et laissez le pingti être un signal de marché plutôt qu’un procès à mener.
Et si vos produits eux-mêmes sont fabriqués en Chine, il y a un angle mort que je vois trop souvent : vérifiez le contrat qui lie votre marque à votre sous-traitant sur l’exclusivité de vos moules, de vos patrons, de vos formules. C’est souvent par cette porte, plus que par la copie visuelle, que naissent les pingti les plus fidèles à l’original. Les plateformes elles-mêmes renforcent leurs contrôles, comme je le raconte dans notre article sur la lutte d’Alibaba contre la contrefaçon, mais la meilleure protection reste contractuelle, en amont.
Questions fréquentes sur le pingti
Le pingti est-il légal en Chine ?
Dans la grande majorité des cas, oui, tant qu’aucun logo, nom de marque ou design déposé n’est repris à l’identique. C’est justement ce qui distingue le pingti de la contrefaçon classique, et ce qui le rend difficile à combattre sur le plan juridique.
Le pingti touche-t-il tous les secteurs de la même façon ?
Non. Il pèse fort sur la mode, la maroquinerie et les articles de sport, où la valeur perçue est visuelle et tactile. Il pèse moins sur la beauté ou les produits techniques, où l’efficacité mesurable compte plus que l’apparence.
Comment savoir si mon produit a un pingti en circulation ?
Cherchez le nom de votre marque suivi de « 平替 » directement sur Xiaohongshu et Douyin. C’est la requête que tapent les consommateurs eux-mêmes. Une agence sur place peut automatiser cette veille et vous alerter dès qu’un volume significatif apparaît.
Cette tendance soulève une vraie question sur l’avenir du luxe en Chine et sur ce que les consommateurs sont encore prêts à payer pour un nom. Pour l’instant, elle offre surtout aux marques occidentales une leçon utile : en Chine, le prix ne s’explique plus tout seul. Il faut le justifier, produit par produit, client par client.

Philip Chen, CEO de GMA. Je passe mes journées à expliquer aux marques occidentales pourquoi leur logo, à lui seul, ne suffit plus en Chine, et mes soirées à me demander si mon propre pull n’est pas un pingti que j’ai acheté sans le savoir. Spoiler : probablement.
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Locko
Chic et classe