L’e-commerce modifie la consommation en Chine

En 2022, quand j’ai publié la première version de cet article, la Chine sortait à peine des confinements et le e-commerce local ressemblait encore beaucoup à ce qu’on connaissait ailleurs : des sites marchands, des places de marché, un peu de livestream en plus. Quatre ans plus tard, ce n’est plus vrai du tout. Le e-commerce chinois s’est détaché du reste du monde. Il ne se contente plus de vendre en ligne, il a redessiné la façon dont vous découvrez un produit, dont vous le commandez, et dont il arrive chez vous, parfois en moins de trente minutes.

Olivier Verot, de l’agence GMA. Quatorze ans de e-commerce chinois vus depuis Shanghai m’ont appris à repérer les vagues : celle-ci est de loin la plus rapide à absorber pour une marque étrangère.

Ce qui a vraiment changé depuis 2022

Trois mouvements ont changé la donne. Vous les reconnaîtrez si vous suivez un peu le marché, mais leur ampleur, elle, surprend même les gens du métier.

Le premier, c’est l’instant retail, le « 即时零售 ». En clair : commander en ligne et être livré en moins d’une heure, comme pour un repas, mais pour à peu près n’importe quoi, des cosmétiques à l’électroménager. Ce marché doit franchir les 1 000 milliards de yuans en 2026, avec une croissance annoncée autour de 35 %. Meituan Shangou a dépassé les 150 millions de commandes quotidiennes en pointe l’été dernier, avec plus de 80 000 points de stockage « flash » répartis dans le pays. JD.com a lancé sa propre livraison instantanée à l’échelle nationale en avril 2025, avec un délai moyen sous les trente minutes, étendue depuis via des partenariats à plus de 2 000 villes. Même Taobao s’y est mis avec Taobao Shangou, dont le volume d’affaires a grimpé de 58 % sur un an, tiré en bonne partie par les villes de troisième et quatrième rang et les marchés de comté, où la croissance dépasse 70 %. Pour une marque, ça veut dire une chose très concrète : votre distributeur local, votre stock déporté, votre point de vente physique deviennent un canal de vente en ligne à part entière.

Le deuxième mouvement, c’est le basculement du livestream vers l’autodiffusion de marque. Le live commerce pèse désormais plus de 30 % du GMV e-commerce total en Chine. Douyin a dépassé les 3 200 milliards de yuans de GMV en 2025 sur son seul canal e-commerce. Ce qui a changé, ce n’est pas le volume, c’est qui parle : la part du « 品牌自播 », l’autodiffusion par la marque elle-même plutôt que par un KOL loué à l’heure, est passée d’environ 35 % en 2024 à plus de 50 % aujourd’hui. Les marques reprennent la main sur leur discours et leurs marges, après des années où le pouvoir était entièrement du côté des influenceurs. J’écrivais déjà en 2022 qu’un mauvais choix de KOL pouvait couler une campagne, ce risque reste réel : on continue de croiser de faux influenceurs en Chine, et l’autodiffusion est en partie une réponse à ce problème.

Le troisième mouvement, c’est la maturité du social commerce, porté par Xiaohongshu. La plateforme a dépassé 1 200 milliards de yuans de GMV cumulés en 2025, dont 180 milliards générés pendant le seul Double 11. Elle enregistre 1,4 milliard de recherches à intention d’achat par an, et les tchats de marchands ainsi que les livestreams de marchands sont devenus des canaux de vente à part entière, plus seulement des vitrines. En 2026, Xiaohongshu a même signé des intégrations directes avec JD.com et Tmall, et lancé en juin son propre programme d’export, Redshop, pour aider les marchands chinois à vendre dans huit marchés étrangers. Le taux de conversion y reste bas, entre 0,7 et 1,2 %, parce que la plateforme sert avant tout à découvrir un produit avant de l’acheter ailleurs. C’est justement ce qui en fait un outil différent des places de marché classiques : ce n’est pas là que vous vendez en dernier ressort, c’est là que vous construisez l’envie.

Ce qui suit dans cet article date en partie de 2022. Je l’ai gardé volontairement, parce que ces exemples racontent bien la logique qui a produit le e-commerce chinois d’aujourd’hui. Mais je les ai remis en perspective avec ce qui s’est passé depuis. Pour une vision plus large de la stratégie, notre guide stratégique du e-commerce en Chine reste le point de départ le plus complet.

Comparaison des marchés des médias de détail en Chine et aux États-Unis

40,7 % des dépenses publicitaires digitales de la Chine étaient dirigées vers le canal du e-commerce en 2022. Cela inclut les publicités vendues par des détaillants tels qu’Alibaba et JD.com. C’était déjà bien plus que la part américaine de 14,5 % des dépenses publicitaires digitales à l’époque. Depuis, l’écart ne s’est pas refermé, il s’est plutôt creusé : avec l’instant retail et le live commerce qui captent une part croissante des budgets, la publicité et la vente sont devenues presque indissociables sur les plateformes chinoises. Notre article sur l’e-commerce en Chine à l’horizon 2030 détaille ce que ces chiffres impliquent pour les cinq prochaines années.

Les tendances qui ont construit le e-commerce chinois d’aujourd’hui

Le développement durable, les consommateurs de la génération Z et le livestreaming étaient déjà les mots-clés du e-commerce chinois en 2022. Ce qui est intéressant, avec le recul, c’est de voir lesquels de ces trois sujets sont devenus des piliers permanents, et lesquels sont retombés.

Alors que l’impact du changement climatique se répercutait déjà sur les habitudes d’achat des consommateurs, la durabilité était au premier plan des préoccupations des détaillants.

Alibaba Group avait déclaré qu’il réduirait ses émissions de carbone de 1,5 gigatonne d’ici 2035 grâce à des partenariats avec des commerçants. Cainiao Network, sa branche logistique, avait pour objectif d’expédier les colis dans des emballages plus respectueux de l’environnement et d’encourager le recyclage des boîtes. Cet engagement tient toujours, mais il est aujourd’hui moins visible dans la communication qu’en 2022 : les marques chinoises comme les plateformes ont replacé le prix et la rapidité de livraison au centre du message, la durabilité devenant un argument secondaire plutôt qu’un axe marketing.

De nombreux marchés de l’occasion prospèrent toujours, comme Idle Fish qui vend tout, des vêtements de marque d’occasion aux gadgets électroniques usagés. La seconde main reste un réflexe bien installé chez les jeunes consommateurs chinois, elle n’a rien d’une mode passagère.

Lorsque la pandémie avait dévasté leurs marchés, plusieurs marques internationales s’étaient tournées vers la Chine. Nous avions montré comment des détaillants tels que Cartier, un joaillier de luxe français, et Tod’s, un créateur italien de mocassins haut de gamme, avaient su surmonter les barrières linguistiques et culturelles pour se développer dans le deuxième plus grand marché du monde grâce à des outils comme le livestreaming. Ce qui a changé depuis, c’est l’échelle : ces marques ne testent plus le livestream, elles diffusent elles-mêmes, en direct, depuis leurs propres comptes de marque plutôt que de sous-traiter entièrement à des KOL.

En 2021 déjà, la génération Z et les Millennials étaient les faiseurs de tendances en matière d’e-commerce, entraînant une vague d’innovation dans les modes de sous-culture et les parfums sans distinction de sexe. Cette génération reste, en 2026, celle qui impose le tempo aux plateformes plutôt que l’inverse.

L’imagination des acheteurs chinois avait aussi été captée par le tourisme et les voyages numériques pendant la pandémie. Le livestreaming avait été utilisé par des institutions culturelles du monde entier pour rester visibles alors que les spectateurs n’étaient autorisés ni à assister aux Jeux olympiques de Tokyo, ni à se rendre à Pékin en février 2022, des Jeux devenus parmi les plus numériques jamais organisés. Ce moment particulier a laissé une trace durable : c’est à cette période que le grand public chinois a pris l’habitude de suivre un événement en direct depuis son téléphone plutôt que devant une télévision, une habitude qui s’est ensuite transférée telle quelle aux lancements de produits et aux soldes.

Avec l’augmentation continue de la valeur brute des marchandises, les fêtes du shopping comme le 11.11 ou le 6.18 restent des dates importantes dans le calendrier des détaillants, mais elles ont perdu leur monopole. En 2026, l’instant retail a capté une partie du 6.18 : les commandes livrées en moins d’une heure pendant la période ont largement dépassé la croissance du reste de la plateforme. Le e-commerce chinois s’est étalé sur toute l’année plutôt que de se concentrer sur deux pics annuels, les détaillants cherchant désormais à fidéliser leurs clients au quotidien plutôt qu’à deux moments précis.

Les tendances qui continuent de se développer chez les jeunes consommateurs branchés de Chine

Bien qu’ils ne représentaient que 15 % de la population chinoise, les Zoomers étaient déjà à l’origine de 25 % des dépenses consacrées aux nouvelles marques en 2022. Ce rapport de force ne s’est pas inversé depuis, il s’est même accentué avec l’arrivée de la génération suivante sur le marché du travail.

Les jeunes citadins aisés de Chine continuent de façonner le futur marché de consommation du pays. Ce qu’ils veulent aujourd’hui devient un marché de masse dix-huit mois plus tard, c’est un rythme que je recommande à toute marque étrangère de surveiller de près, plutôt que de découvrir la tendance quand elle est déjà arrivée en Europe.

Sur la base de données et d’informations provenant de l’écosystème du groupe Alibaba, nous avions compilé à l’époque les principales tendances auxquelles les détaillants internationaux devraient prêter attention. Beaucoup restent d’actualité.

Un certain nombre de marques ont connu le succès en Chine grâce à l’essor des produits de bien-être et des produits qui permettent l’expression de soi. En raison de leur grande influence sur les tendances de consommation, nous nous étions concentrés sur les habitudes d’achat de la génération Z, également connue sous le nom de Zoomers.

Alizila avait fouillé les halls de l’événement annuel hors ligne d’Alibaba, le Taobao Maker Festival, pour les entrepreneurs de détail qui incarnaient notre Top 5 des tendances émergentes de l’époque. Voici ce qu’il en reste aujourd’hui.

Le glamping, une habitude de voyage devenue permanente

Beaucoup de gens avaient choisi de voyager à l’intérieur du pays pendant la pandémie en raison des restrictions sur les voyages internationaux. Le TMF avait été marqué par une tente glamping high-tech offrant une expérience plus luxueuse que le camping traditionnel, jusqu’à la soirée cinéma en plein air.

Cette tendance était également apparente en ligne, avec des achats de toutes sortes de gadgets liés au glamping sur les places de marché B2C d’Alibaba, Tmall et Taobao, des lampes à gaz rétro aux sets de barbecue fantaisie. Le glamping avait vu ses ventes augmenter de 130 % pendant le festival du shopping de milieu d’année 6.18 d’Alibaba. La pêche et le surf avaient suivi le même mouvement, portés par les réseaux sociaux qui transformaient une sortie en plein air en contenu à partager. Ce que je retiens surtout, avec le recul : ces micro-tendances de loisirs en plein air n’ont jamais vraiment disparu, elles se sont juste banalisées, au point de ne plus faire la une, ce qui est souvent le signe qu’une tendance a réussi son passage au marché de masse.

Des consommateurs toujours plus mobiles, toujours plus attachés au snacking santé

Selon une enquête de Dingxiang Doctor, une plateforme d’information en ligne sur la santé, 89 % des consommateurs chinois se disaient déjà ouverts aux substituts de repas en 2020. Selon CBNData, une étude conjointe de Tmall et de la société de recherche industrielle basée à Shanghai, les trois principales raisons pour lesquelles les gens achètent des options de repas sont la commodité, la perte de poids et la nutrition.

« Beaucoup de consommateurs sont désormais soucieux de leur santé. Ils veulent un produit sain, quelque chose qu’ils peuvent apprécier, mais qui soit également pauvre en graisses et en calories », expliquait William Wang, fondateur et PDG de Nice-Cream à Pékin, une marque qui se concentre sur les desserts et les snacks sains. Wang pensait que les consommateurs continueraient à exiger des aliments plus sains et de meilleurs ingrédients. Il avait raison : cette exigence n’a fait que se renforcer, et elle s’étend désormais bien au-delà de l’alimentaire, jusqu’aux cosmétiques et aux compléments.

Les parfums non genrés, un marché qui a continué de grossir

Les parfums neutres développés par la société Boitown, basée à Shanghai, avaient rencontré un vrai succès lors du TMF, en particulier auprès du public féminin. Boitown avait remarqué que les tendances en matière de parfums en Chine passaient d’un outil de masquage des odeurs corporelles à un moyen pour les gens de s’exprimer.

Il y a quelques années encore, la Chine ne représentait qu’un pour cent des ventes mondiales de parfums. Euromonitor estimait déjà la valeur du marché chinois à 10,9 trillions de RMB en 2020, avec une projection à 30 trillions de RMB en 2025. Les produits de Boitown, moins chers que ceux des concurrents internationaux, avaient su tirer parti des plateformes d’e-commerce comme Taobao ou Tmall pour atteindre les consommatrices âgées de 20 à 28 ans. C’est exactement le type de marque locale qu’une enseigne étrangère doit surveiller : pas parce qu’elle copie l’Occident, mais parce qu’elle définit un nouveau standard de prix et de discours pour la génération qui achète aujourd’hui.

La nutricosmétique, toujours en croissance

La médecine traditionnelle chinoise, avec les baies de goji, les dattes et l’agripaume, était fortement représentée au TMF, utilisée dans le thé, le café, les gâteaux et les gelées comestibles. Les jeunes consommateurs chinois étaient déjà, à l’époque, de plus en plus conscients des bénéfices attribués à la MTC pour ce qu’on appelle la guérison globale.

La nutricosmétique utilise des ingrédients naturels et des concepts de MTC pour améliorer l’apparence. Pour séduire la clientèle chinoise, de grandes marques internationales comme LVMH avaient investi dans des produits de beauté inspirés de la MTC, un mouvement qui s’est poursuivi depuis, avec de plus en plus de marques occidentales qui intègrent au moins un ingrédient ou un argument MTC dans leur gamme chinoise.

Les modes sub-culturelles, de la niche au grand public

La jeune génération chinoise était déjà à la recherche d’options de mode alternatives, avec un intérêt croissant pour les marques de niche. De nombreux jeunes s’étaient présentés au TMF en Hanfu, la sous-culture la plus visible de l’événement.

Selon les statistiques d’Alibaba, les ventes annuelles de la catégorie Hanfu sur Tmall avaient augmenté de près de 500 % en 2020, avec plus de 1 200 marques intégrant des éléments de Hanfu dans leurs créations la même année. Ce goût pour les racines de la culture chinoise n’a fait que se confirmer depuis, notamment sur Xiaohongshu, devenu la vitrine naturelle de ce type d’esthétique parce que le format note plus photo s’y prête mieux qu’un simple listing produit.

Taobao Deals et le modèle M2C, un laboratoire pour l’instant retail d’aujourd’hui

La Chine comptait déjà, en 2022, 286 millions de migrants ruraux comme Dai, et nombreux étaient ceux qui se tournaient vers le e-commerce pour acheter des biens de qualité tout en respectant leur budget. Ces travailleurs faisaient partie des plus de 600 millions d’internautes chinois avec un revenu mensuel compris entre 1 000 et 8 000 RMB.

Les travailleurs migrants n’étaient pas les seuls à utiliser les applications de bonnes affaires. Pour économiser de l’argent, les consommateurs des petites villes de Chine se tournaient déjà vers le e-commerce. Taobao Deals, lancé en 2020, avait accumulé plus de 240 millions d’utilisateurs actifs par an dès la première année, ce qui en faisait selon QuestMobile l’application la plus rapide en Chine en termes de croissance du nombre d’utilisateurs.

  • Bousculer la chaîne d’approvisionnement

En raison de la taille du marché chinois, le commerce s’appuie sur un réseau complexe de grossistes et de distributeurs pour livrer les marchandises aux consommateurs. Trudy Dai, présidente du e-commerce industriel et communautaire d’Alibaba, avait résumé le problème ainsi : la seule façon d’avancer est de rationaliser et de transformer radicalement ce modèle circulatoire inefficace.

Entrez dans le modèle fabricant-consommateur, ou M2C, de Taobao Deals, qui relie les usines aux acheteurs de façon plus directe et moins coûteuse que les voies d’approvisionnement traditionnelles. Daniel Zipser, associé principal du bureau McKinsey en Chine élargie, expliquait à Alizila qu’il existe une connectivité directe tout au long de la chaîne de valeur, à la fois intéressante pour les consommateurs et pour les fabricants, notamment en matière de réduction des stocks.

Wang Weiping, fondateur de Changsha Jianbu Daily Necessities, vendait des produits de première nécessité dans la province du Hunan. Il avait d’abord vendu ses marchandises par le biais d’un intermédiaire, sans grand succès, jusqu’à rejoindre Taobao Deals en 2020. Il a alors pu vendre directement aux clients et se concentrer sur la production, pendant que la plateforme s’occupait de la logistique, du marketing et du service client.

Wang notait que Taobao Deals était plus simple à gérer pour une usine que les autres plateformes. Il a réduit ses frais généraux en vendant directement aux clients, et économisé de l’argent en utilisant les entrepôts sous douane gérés par Taobao Deals et Cainiao Network. Son premier produit, une poudre de blanchiment, s’est vendu à plus de mille boîtes par jour sur la plateforme : 100 000 RMB le premier mois, 600 000 RMB pendant le 11.11 qui a suivi.

  • Poussé par la demande

Zhang Bo, directeur général de Jin Ye Paper dans la province du Hebei, expliquait que la plateforme l’avait aidé à identifier les tendances de consommation et à créer les bons produits. L’analyse des données de Taobao Deals lui avait par exemple montré l’intérêt de vendre des mouchoirs en papier par paquets de dix plutôt que de huit. La plateforme et les fabricants avaient aussi co-développé des produits, dont une brosse à dents électrique à 14,9 RMB et un chargeur haute tension pour les zones rurales dépourvues de prises adaptées.

Ce modèle M2C de 2020, connecter directement l’usine et l’acheteur sans intermédiaire inutile, c’est exactement la logique qu’on retrouve aujourd’hui derrière l’instant retail et sa poussée dans les marchés de comté. La technique a changé, l’idée de fond non : raccourcir la distance entre celui qui fabrique et celui qui achète.

  • Un lien de famille

Dai, ouvrier du bâtiment, passait presque toute l’année à Shanghai, loin de sa famille. Sa fille de 5 ans avait repéré un sac sur le thème des princesses. Son père avait économisé pour le lui faire livrer dans son village. Dai faisait souvent de petits achats sur Taobao Deals pour subvenir aux besoins de sa famille : sa femme partageait des liens vers des produits qui l’intéressaient, comme un flacon de parfum à 90 RMB, et Dai s’empressait de répondre.

Les statistiques de la plateforme montraient que l’utilisateur moyen de Taobao Deals passait de petites commandes, mais fréquentes, jusqu’à quatre fois par jour. Les articles les plus populaires étaient les produits ménagers à rotation rapide, la nourriture et les biens de consommation courante. Trudy Dai résumait ainsi la philosophie de la plateforme : encourager le partage et l’interaction entre utilisateurs pour augmenter les conversions et les achats répétés. C’est une leçon qui vaut toujours : en Chine, le commerce en ligne n’a jamais été qu’une affaire de logistique, il reste aussi une affaire de lien social, même pour un cuiseur de riz à 170 RMB.

Poizon, une plateforme née du contenu qui a ouvert la voie au commerce social

Poizon, place de marché émergente combinant contenu et commerce, s’était imposée comme une passerelle pour les jeunes acheteurs chinois. Le paysage numérique de l’époque connaissait déjà une montée des rivalités, les plateformes locales et les géants diversifiant leurs modèles économiques pour trouver de nouvelles sources de revenus.

Poizon vendait des chaussures, des vêtements, des sacs et des montres authentiques de marques de luxe, ainsi que de l’art. Née comme une plateforme de partage de contenu centrée sur le streetwear, elle avait basculé vers le e-commerce deux ans plus tard, avec une authentification dédiée qui lui a permis de construire un modèle en boucle fermée entre contenu et commerce, reposant sur deux piliers : la communauté et le shopping.

Chaque commande passée sur Poizon devait passer par un processus d’inspection et de vérification. Le vendeur soumettait ses produits à des authentificateurs professionnels, et les articles validés recevaient un emballage de marque avec certificat exclusif et serre-câble inviolable. Poizon possédait aussi l’une des plus grandes collections de modèles de chaussures en réalité augmentée au monde, avec, selon ses propres données, 30 % de ses clients qui utilisaient chaque jour la fonction d’essai virtuel.

Près de 90 % des utilisateurs de Poizon étaient des membres de la génération Z, ouverts aux idées nouvelles et attachés à partager leurs trouvailles avec des gens qui partagent leurs goûts. Plus de dix marques mondiales, dont Coach, Kering Eyewear et Zenith, avaient rejoint la plateforme, sans frais d’inscription pour les commerçants de marque, un avantage net face à Tmall. La collaboration entre Moncler et POP MART, lancée en janvier 2022 avec des jouets à collectionner de taille extra-large, illustrait bien ce que ce type de plateforme sait faire : transformer un lancement produit en événement communautaire plutôt qu’en simple mise en ligne.

Ce que Poizon avait défriché à l’époque, mêler contenu, communauté et transaction dans une seule boucle, c’est devenu le standard implicite de tout le social commerce chinois. Xiaohongshu en est aujourd’hui l’exemple le plus abouti, avec ses tchats de marchands et ses recherches à intention d’achat. La leçon pour une marque étrangère n’a pas changé depuis 2022 : en Chine, une plateforme qui vend bien est presque toujours une plateforme où l’on discute d’abord. Pour aller plus loin sur la façon dont les canaux se recomposent en ce moment, Jing Daily a publié une cartographie utile des cinq plateformes qui comptent pour les marques en 2026, et Statista tient à jour des séries de données longues sur le e-commerce chinois si vous voulez creuser les chiffres vous-même.

Un exemple qui parle mieux que les chiffres

Thomas dirige une petite marque française d’accessoires de maison, vendue en Chine depuis 2021 via un distributeur présent sur Tmall. Ses ventes stagnaient depuis un an et demi. Sa première réponse, comme beaucoup de marques, a été d’augmenter le budget KOL sur Douyin : plus de lives sponsorisés, plus de créateurs, pour un résultat décevant. Les commandes progressaient à peine, et le coût d’acquisition grimpait à chaque campagne.

Ce qui a fonctionné, c’est un changement de canal plutôt qu’une augmentation de budget. Nous avons aidé Thomas à faire référencer une partie du stock de son distributeur sur Taobao Shangou et sur Meituan Shangou, pour toucher les commandes d’instant retail dans les villes où il avait déjà une présence physique via un partenaire. En parallèle, il a lancé un compte de marque en autodiffusion, deux lives courts par semaine, animés par sa propre équipe plutôt que par un KOL loué. Le mécanisme est simple : l’instant retail capte l’achat d’impulsion de quelqu’un qui a déjà vu la marque, et l’autodiffusion construit la confiance sans le surcoût d’un influenceur. En trois mois, les commandes issues des marchés de troisième rang et des comtés ont progressé de 18 %, avec un coût d’acquisition inférieur de moitié à celui des campagnes KOL précédentes. Rien de spectaculaire, mais un signal clair : sur ce marché, la bonne réponse n’est pas toujours de dépenser plus, c’est souvent de vendre là où le client se trouve déjà.

Ce que ça change concrètement pour votre marque

Si vous vendez déjà en Chine, ou si vous vous préparez à y entrer, voici ce que je retiens de ces quatre années d’évolution, et ce que je vous conseille de regarder en premier.

Ne pensez plus votre présence en ligne comme un site marchand séparé du reste. Votre stock, votre distributeur, votre point de vente physique s’il existe, tout ça peut devenir un point de départ pour l’instant retail. C’est souvent moins coûteux à mettre en place qu’un nouveau canal e-commerce classique, parce que vous vous appuyez sur ce qui existe déjà.

Ne laissez pas votre voix reposer entièrement sur des KOL loués à l’heure. Le mouvement vers l’autodiffusion de marque n’est pas une mode, c’est une réponse structurelle à des années où le pouvoir de négociation était entièrement du côté des créateurs. Une petite équipe qui diffuse deux fois par semaine, avec de la constance, finit souvent par produire de meilleurs résultats qu’un gros coup ponctuel avec un influenceur.

Enfin, ne confondez pas découverte et conversion. Xiaohongshu convertit peu, mais c’est précisément là que se construit l’envie qui se transforme ensuite en achat sur Tmall, sur Douyin, ou en instant retail. Une marque qui juge Xiaohongshu uniquement à son taux de conversion se trompe d’indicateur.

Vous avez sûrement votre propre expérience de ces canaux, que vous vendiez déjà en Chine ou que vous observiez le marché de loin. Dites-moi en commentaire ce que vous avez testé, ce qui a marché, et ce qui vous semble encore flou : c’est souvent dans ces échanges qu’on trouve les meilleures pistes.

Olivier Verot, e-commerce chinois

Taobao, puis WeChat, Douyin et Xiaohongshu : Olivier Verot a suivi chaque vague du commerce en ligne chinois depuis la création de GMA, en 2012. Avant de conseiller un nouveau canal à une marque étrangère, il le teste lui-même. Pour échanger avec lui : LinkedIn ou X. Pour suivre l’agence : GMA sur LinkedIn.

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