Cet article est signé Philip Chen, cofondateur de GMA à Shanghai. Il suit le secteur pharmaceutique chinois depuis l’époque où les laboratoires occidentaux se battaient encore pour une simple place dans les hôpitaux du pays.
Un client français, patron d’un petit laboratoire spécialisé en cardiologie, m’a posé une question simple lors d’un appel la semaine dernière : « Philip, si on enregistre notre molécule en Chine aujourd’hui, on arrive trop tard ou pile à l’heure ? » Je n’ai pas eu de réponse toute faite. Le secteur pharmaceutique chinois a changé de nature en trois ans. La question n’est plus seulement de savoir si le marché est assez grand, il l’est. La vraie question, c’est comment un acteur étranger s’y positionne face à une industrie locale qui ne se contente plus de copier des molécules occidentales, et qui vend désormais les siennes à Pfizer et AstraZeneca. Et ça, même les marques qui vendent uniquement en vente libre le ressentent, comme on le voyait déjà dans notre article sur la pharma et le e-commerce en Chine.
Le secteur pharmaceutique en Chine a longtemps affiché une croissance régulière, portée par une transformation profonde. En 2022, le chiffre d’affaires total généré par l’industrie pharmaceutique chinoise avait déjà atteint plus de 436,8 milliards d’euros, une progression modeste de 0,5% sur un an à l’époque. Cette trajectoire s’est largement confirmée depuis. La richesse des consommateurs continue de grimper, la population vieillit vite, et les deux tendances poussent la demande vers des médicaments de meilleure qualité et des dépenses de santé plus élevées.
Un système de santé encore très inégalitaire
- À partir des années 50, le gouvernement chinois a voulu atteindre l’autosuffisance en matière de santé. Le secteur pharmaceutique chinois s’est donc construit sous le contrôle de l’État, en donnant la priorité aux traitements des pathologies graves.
- La Chine a d’abord reproduit la majorité des produits occidentaux, avant de developper sa propre recherche, comme on le verra plus loin.
- La santé des citoyens reste un sujet sensible, et les consommateurs chinois sont de plus en plus préoccupés par leur propre santé, ce qui alimente une bonne partie de la demande actuelle.
- La Chine, contrairement à l’Europe, conserve un taux élevé de décès liés aux maladies cardiovasculaires. Des progrès qualitatifs ont été faits sur les soins, les équipements hospitaliers et la formation des professionnels de santé, mais ces progrès restent très inégaux selon les provinces.
- Beaucoup de Chinois, en dehors des grandes métropoles, n’ont toujours pas accès à des soins et des médicaments de qualité comparable à ce que propose Shanghai ou Pékin.
La Chine, désormais deuxième marché pharmaceutique mondial
Il y a encore quelques années, on parlait de la Chine comme d’un pays « en passe de devenir » le deuxième marché pharmaceutique mondial. Ce conditionnel n’a plus lieu d’être. Selon IQVIA, les ventes de médicaments en Chine ont atteint 112,8 milliards de dollars en 2024, confirmant sa place de deuxième marché national derrière les États-Unis. La croissance en volume reste soutenue, autour de 8% sur les prochaines années selon les mêmes analystes, pendant que les dépenses de santé par habitant continuent d’augmenter dans les villes de premier et deuxième rang.
Ce chiffre ne couvre que le marché du médicament au sens strict. Si on élargit à toute la « grande santé » chinoise (大健康, dà jiànkāng), soins, dispositifs médicaux, bien-être et nutrition compris, on parle d’un marché qui dépasse déjà les 10 000 milliards de yuans. Nous avons détaillé cette taille et sa structure dans notre analyse dédiée au marché de la santé en Chine, je ne reviens pas dessus ici pour ne pas me répéter. Ce qui m’intéresse dans cet article, c’est la partie pharma pure : les molécules, la réglementation qui les entoure, et la manière dont l’industrie chinoise est en train de retourner le rapport de force avec l’Occident.
Le pays reste une réelle opportunité pour l’industrie pharmaceutique mondiale, à condition de s’y prendre correctement. Servier, premier laboratoire pharmaceutique français à s’être implanté en Chine dans les années 80, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Le groupe compte aujourd’hui 1 600 salariés en Chine, 22 sous-sièges régionaux, et y enregistre environ 225 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est le genre de position qui se construit sur plusieurs décennies, pas sur une seule campagne marketing.

Ce que change la réforme NMPA en 2026
Le régulateur chinois du médicament, la NMPA (National Medical Products Administration), a accéléré sa réforme cette année, et ça change concrètement la donne pour les laboratoires étrangers. Depuis le 1er mars 2026, le dépôt électronique eCTD est devenu obligatoire pour toutes les demandes concernant les médicaments chimiques et les produits biologiques, essais cliniques comme autorisations de mise sur marché. C’est un détail technique en apparence, mais ça uniformise enfin le format de dossier avec les standards utilisés en Europe et aux États-Unis, ce qui réduit le travail de reformatage pour les groupes internationaux.
Plus intéressant encore pour un laboratoire étranger : la NMPA a publié en janvier 2026 un texte qui optimise l’examen des médicaments déjà commercialisés à l’étranger et jugés cliniquement urgents en Chine. Les délais d’examen des demandes d’essais cliniques peuvent être ramenés à 30 jours, et un canal vert existe désormais pour les maladies rares, avec des inspections raccourcies de 60 à 40 jours. Concrètement, un médicament déjà approuvé en Europe pour une pathologie rare peut arriver sur le marché chinois nettement plus vite qu’il y a trois ans.
L’autre événement réglementaire de l’année, c’est le 12e lot d’achats groupés nationaux, le fameux 集采 (jícǎi), organisé par la Administration nationale de l’assurance maladie (NHSA), avec les inscriptions d’entreprises ouvertes de fin juin à mi-juillet 2026. Le principe reste le même depuis 2018 : l’État regroupe les besoins de milliers d’hôpitaux publics et négocie des volumes énormes contre des baisses de prix drastiques, parfois de 70 à 90% sur un médicament arrivé en fin de brevet. Pour un laboratoire étranger habitué aux marges européennes, c’est le point qui casse le plus de plans de business en réunion.
Dans les hôpitaux chinois, qui prescrit quoi ne dépend pas seulement du prix ou de l’efficacité clinique. Il y a un mot chinois pour ça : 关系 (guānxi), le réseau de relations qui détermine si votre molécule finit sur la liste des médicaments recommandés par le comité pharmaceutique d’un hôpital, ou si elle reste dans un tiroir. Une bonne donnée clinique ne suffit jamais seule en Chine, il faut aussi que les bonnes personnes, médecins chefs de service, pharmaciens hospitaliers, aient rencontré votre équipe médicale et compris ce que votre produit change concrètement pour leurs patients.
La substitution aux importations gagne les médicaments, pas seulement les dispositifs médicaux
On observe depuis plusieurs années un mouvement de « substitution aux importations » (国产替代, guóchǎn tìdài) très marqué sur les dispositifs médicaux chinois : scanners, IRM, matériel de dialyse, prothèses. Plusieurs marchés provinciaux ont commencé à exclure purement et simplement les produits importés de certains appels d’offres publics, au profit de fabricants locaux comme Mindray ou United Imaging. Les volumes d’importation de matériel médical devraient reculer d’environ 9,5% en 2026, pendant que les exportations chinoises de dispositifs progressent, +7,58% au premier trimestre 2026 par rapport à la même période l’an dernier. Import qui recule, export qui grimpe : la Chine ne se contente plus de consommer du matériel médical, elle en vend.
Ce qui est nouveau en 2026, c’est que la même logique s’étend aux médicaments eux-mêmes, et pas seulement aux génériques. Le mécanisme est simple : quand un lot de 集采 (achats groupés) s’ouvre sur une molécule, les fabricants chinois de génériques et de biosimilaires cassent les prix pour emporter le marché, souvent 80 à 90% moins cher que le princeps importé. Les laboratoires locaux appellent ça de la compétition, mais entre eux, ils utilisent un autre mot : 内卷 (nèijuan), l’involution, cette spirale où tout le monde se bat de plus en plus fort pour un gain marginal de plus en plus faible. Une dizaine de fabricants chinois peuvent se retrouver à casser les prix sur le même appel d’offres jusqu’à ce que les marges disparaissent presque entièrement, et le laboratoire étranger qui refuse de s’aligner se retrouve simplement hors circuit hospitalier public.
Conséquence directe pour un laboratoire occidental : rester uniquement sur le circuit hospitalier public soumis aux achats groupés devient un pari risqué dès qu’un générique ou un biosimilaire local existe. Les stratégies gagnantes que nous voyons chez nos clients passent de plus en plus par le circuit privé, les hôpitaux internationaux, la pharmacie de détail premium, ou le e-commerce transfrontalier pour les produits en vente libre. Nous avons détaillé ce dernier canal, en particulier la voie de Hong Kong et des entrepôts sous douane, dans notre article sur l’importation de produits pharmaceutiques via le e-commerce transfrontalier, qui complète bien ce que je décris ici sur la dynamique globale du secteur.
La R&D locale ne copie plus, elle exporte ses molécules
C’est probablement le changement le plus spectaculaire de ces trois dernières années, et celui que la plupart des entreprises étrangères sous-estiment encore. Selon le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information, environ un tiers des molécules innovantes en développement dans le monde viennent aujourd’hui de Chine, ce qui en fait le premier pays au monde en nombre de molécules en pipeline. Sur le premier semestre 2026, la NMPA a approuvé 55 nouveaux médicaments innovants, et la part de molécules « first-in-class », c’est-à-dire vraiment nouvelles et pas de simples copies améliorées, est passée de moins de 2% à 13% du total en quelques années.
Le signal le plus parlant reste financier. Les opérations de cession de licence à l’étranger (license-out), quand un laboratoire chinois vend les droits d’une molécule qu’il a développée à un grand groupe occidental, ont représenté environ 110 milliards de dollars rien que sur le premier semestre 2026, un montant qui dépasse déjà les trois quarts du total de l’année 2025, elle-même en hausse de 150% sur 2024. Parmi les opérations les plus marquantes : l’accord entre le laboratoire chinois CSPC et AstraZeneca, jusqu’à 18,5 milliards de dollars de valeur potentielle, ou celui entre Hengrui et Bristol-Myers Squibb, près de 15 milliards. En 2025, la Chine a dépassé pour la première fois les États-Unis en valeur totale de transactions de licences pharmaceutiques dans le monde.
Les Chinois ont une expression pour décrire ce genre de rattrapage : 弯道超车 (wāndào chāochē), littéralement « doubler dans le virage ». L’idée, c’est qu’au lieu de suivre la même route que les leaders occidentaux pendant des décennies, on prend un virage plus court, avec des essais cliniques moins chers et plus rapides à recruter, un énorme vivier d’ingénieurs chimistes, et un accès de plus en plus fluide au capital via les BD (business development) internationales. Résultat : des groupes français qui pensaient venir vendre en Chine se retrouvent parfois en train d’acheter des licences chinoises pour compléter leur propre pipeline. Le rapport de force s’est inversé plus vite que la plupart des directions stratégiques occidentales ne l’avaient anticipé.
Pour un lecteur qui suit de plus près le sujet de la santé numérique et de l’IA médicale, qui accélère aussi vite que la R&D pharmaceutique en Chine, notre article sur le secteur de la santé en Chine et sa croissance exponentielle creuse cet angle plus en détail.
Comment aborder concrètement le marché pharmaceutique chinois en 2026
Face à un marché qui se durcit côté prix et qui monte en gamme côté innovation locale, la question pour un laboratoire étranger n’est plus « doit-on y aller », mais « par quelle porte, et avec quelle marque ». Chez GMA, c’est exactement le type de dossier que traite notre agence santé et médical en Chine, et voici comment on structure concrètement l’accompagnement.
Première étape, l’audit de faisabilité réglementaire et marché. Avant de parler marketing, il faut savoir par quelle voie le produit peut légalement entrer en Chine : enregistrement classique NMPA avec statut de médicament à part entière, voie du dispositif médical si applicable, ou retail transfrontalier pour les produits en vente libre qui n’exigent pas d’allégation thérapeutique. Chaque voie a ses délais, ses coûts, et surtout ses limites de circuit de vente. On regarde aussi si la molécule risque d’être concernée par un futur lot de 集采, ce qui change entièrement la stratégie de prix à prévoir dès le départ.
Deuxième étape, le positionnement de marque en chinois. Un nom translittéré à la va-vite ou un site simplement traduit du français ne fonctionne plus dans un marché où les patients chinois comparent désormais les options locales et importées sur les mêmes critères de crédibilité scientifique. On travaille le nom chinois, l’identité visuelle, et surtout le discours médical : données d’essais cliniques vulgarisées, comparaison honnête avec les alternatives locales, et une histoire de marque qui explique pourquoi ce laboratoire existe et ce qu’il a résolu ailleurs dans le monde.
Troisième étape, la construction de la présence scientifique et digitale. Compte WeChat officiel dédié aux professionnels de santé, présence sur Baidu pour que les recherches de patients et de médecins mènent à une information fiable, et surtout un vrai travail de relations avec les leaders d’opinion médicaux (KOL) locaux : publications co-signées, participation à des congrès chinois, formations médicales continues sponsorisées. C’est ce travail, patient et peu spectaculaire, qui construit le 关系 (guanxi) dont je parlais plus haut, et qui détermine au final si un produit entre dans le formulaire d’un hôpital ou pas.
Quatrième étape, le choix de circuit de mise en marché. Hôpital public soumis aux achats groupés, réseau d’hôpitaux privés et internationaux, pharmacie de détail, ou e-commerce transfrontalier : on aide le client à choisir le bon mélange plutôt que de foncer par défaut sur le circuit public, qui n’est pas toujours le plus rentable pour un produit encore sous brevet.
Cinquième étape, le suivi réglementaire continu. La réglementation pharmaceutique chinoise bouge vite, entre nouveaux lots de 集采, révisions de la liste des médicaments remboursables (NRDL), et évolutions des règles d’import. On surveille ces changements pour nos clients afin qu’ils ajustent leur stratégie de prix et de circuit avant d’être pris de court, pas après.
Un client à moi, un laboratoire allemand de taille moyenne, spécialisé dans un traitement ophtalmologique de niche, illustre bien ce que ça change concrètement. Le produit avait obtenu son enregistrement NMPA classique deux ans plus tôt, via un agent local chargé des formalités réglementaires. Sur le papier, tout était en règle. Dans les faits, le produit n’était listé que dans une douzaine d’hôpitaux, presque tous à Shanghai, et les ventes stagnaient depuis dix-huit mois. L’agent local gérait la paperasse, pas la relation médicale, et personne chez le fabricant n’avait jamais rencontré un seul ophtalmologue chinois en dehors d’un salon professionnel une fois par an.
Nous avons repris le dossier sous un autre angle. D’abord, une cartographie des vingt centres hospitaliers ophtalmologiques les plus influents du pays, avec identification des médecins chefs de service qui publiaient sur le sujet. Ensuite, un programme de formation médicale continue en chinois, construit avec deux KOL locaux qui avaient déjà utilisé le produit lors d’essais cliniques internationaux auxquels ils avaient participé. En parallèle, plutôt que de se battre sur le circuit hospitalier public où un générique local risquait d’arriver sous deux ou trois ans, nous avons positionné une partie de la gamme sur le réseau d’hôpitaux privés et internationaux, moins sensible au prix et plus sensible à la donnée clinique.
Douze mois plus tard, le produit était listé dans 34 hôpitaux contre 12 au départ, dont sept centres privés ou internationaux à marge nettement supérieure. Le chiffre d’affaires en Chine avait progressé de 68% sur la période, porté pour l’essentiel par les nouveaux établissements plutôt que par une hausse de volume sur les hôpitaux déjà acquis. Le fondateur, qui pensait au départ que le problème venait du prix, a fini par comprendre que le vrai frein était l’absence totale de relation médicale construite sur la durée. Un agent réglementaire fait entrer un produit en Chine. Il ne le fait pas vivre dans les hôpitaux.
Conclusion : le marché continue de grandir, mais il n’attend plus personne
Le secteur pharmaceutique chinois reste l’un des plus grands terrains de jeu au monde pour un laboratoire étranger : deuxième marché mondial en valeur, population vieillissante, classe moyenne qui dépense de plus en plus pour sa santé. Mais ce marché a changé de visage. Les génériques et biosimilaires locaux cassent les prix sur le circuit hospitalier public, la réglementation NMPA évolue vite dans les deux sens, tantôt plus rapide pour l’innovation, tantôt plus exigeante sur la conformité, et l’industrie chinoise elle-même n’importe plus seulement des molécules occidentales, elle en exporte.
Rien de tout ça ne devrait dissuader une entreprise étrangère de venir. Ça devrait au contraire la pousser à y aller avec une vraie stratégie, plutôt qu’avec un agent local et une traduction de plaquette commerciale. Les laboratoires qui réussissent en Chine aujourd’hui sont ceux qui ont compris que le marché récompense la relation médicale construite sur la durée, le bon choix de circuit, et une marque pensée en chinois dès le premier jour, pas ceux qui attendent le moment parfait pour s’y mettre. Ce moment n’existera jamais, le marché bouge trop vite pour ça.
Si votre entreprise pharmaceutique ou parapharmaceutique envisage la Chine, ou si elle y est déjà présente sans obtenir les résultats espérés, parlons-en. Chez GMA, nous accompagnons ce type de dossier au quotidien depuis Shanghai, de l’audit réglementaire jusqu’à la relation avec les hôpitaux et les distributeurs. Contactez notre équipe santé et médical pour construire ensemble une stratégie d’entrée ou de relance adaptée à votre produit, avant que la concurrence locale ne prenne toute la place.

Philip Chen, cofondateur de GMA, shanghaien pur jus. Il passe plus de temps à lire des résultats d’essais cliniques qu’un homme raisonnable ne le devrait, et il persiste à croire qu’un bon dîner avec un médecin chef de service vaut mieux que dix slides PowerPoint. Retrouvez-le sur LinkedIn.


3 commentaires
Nyandwi Nestor
I need a solid medical partership
hugo
Article super intéressant…La chine est une réelle opportunité pour l’industrie pharmaceutique mondiale.