Une fenêtre qui reste ouverte, mais plus de la même façon
En 2020, l’agroalimentaire français avait une occasion inattendue : la Chine venait de sanctionner une série de produits australiens (miel, produits laitiers, vitamines) et cherchait de nouveaux fournisseurs. Cet épisode est derrière nous. La question que je reçois maintenant en rendez-vous n’est plus « la Chine va-t-elle nous ouvrir la porte », c’est « comment on entre, concrètement, en 2026 ». La réponse a changé. Pas la porte : la clé.
Je dirige GMA depuis Shanghai depuis 2012. On a accompagné des dizaines de marques agroalimentaires françaises sur les plateformes chinoises, du fromage au vin en passant par les biscuits et l’épicerie fine. Ce qui suit vient de ce terrain, pas d’un rapport.
Julien, une conserverie familiale du Sud-Ouest
Julien dirige une conserverie familiale de rillettes, confits et foie gras dans le Sud-Ouest. Chiffre d’affaires autour de 4 millions d’euros, 80% en France. En 2023, il a tenté la Chine comme on la tentait il y a dix ans : un salon à Shanghai, un distributeur local rencontré sur place, un conteneur envoyé en import classique. Neuf mois plus tard, le distributeur n’avait vendu qu’une fraction du stock, les marges avaient fondu dans les intermédiaires, et Julien envisageait d’abandonner.
Ce qui a changé la donne : on a basculé sa stratégie sur le e-commerce transfrontalier (CBEC), via un entrepôt sous douane et une boutique Tmall Global, avec une préparation de terrain sur Xiaohongshu trois mois avant l’ouverture de la boutique. Pourquoi ça a marché et pas l’import classique ? Parce que le CBEC évite l’enregistrement produit lourd et les taxes à l’import complètes, ce qui laisse une marge suffisante pour investir dans le contenu et la conquête d’audience, et parce que Xiaohongshu avait déjà mis les rillettes et le foie gras dans la tête des acheteurs avant même qu’ils tombent sur la boutique. En un an, la boutique Tmall Global de Julien fait environ 15 000 commandes, avec un panier moyen de 220 yuans. Ce n’est pas un empire. C’est rentable, et ça continue de grossir.
Pourquoi la France a une carte à jouer sur l’agroalimentaire

Le raisonnement qui a lancé la vague de 2020 reste globalement valable : la Chine importe massivement, et elle cherche de la diversité et de la qualité, pas seulement du volume. Trois familles de produits gardent un boulevard devant elles.
- Le miel. Le miel français, réputé pour sa qualité et sa traçabilité, reste un produit d’appel facile à raconter sur les réseaux chinois : origine, terroir, absence d’additifs.
- Les produits laitiers, fromages et lait infantile en tête. La réputation d’excellence française reste un argument de vente fort face à une demande chinoise qui continue de croître, en particulier sur le segment premium et bio.
- Les fruits et compléments alimentaires. Plus de 45% des exportations françaises de compléments alimentaires partent déjà vers la Chine : la présence est là, le sujet est de la faire grossir sans diluer le positionnement premium.
Ce qui a changé depuis 2020 : le CBEC a pris le pouvoir

Le premier trimestre 2026, le commerce transfrontalier chinois (import et export cumulés) a dépassé 618 milliards de yuans, en hausse d’environ 22% sur un an. Le marché total du CBEC est désormais estimé autour de 4 400 milliards de yuans pour l’année, avec une croissance annuelle moyenne prévue proche de 16% jusqu’en 2030. Ce canal n’est plus une niche pour marques exotiques : c’est devenu la voie d’entrée normale pour une PME agroalimentaire française qui n’a pas les moyens de négocier avec un distributeur national dès le premier jour.
Tmall Global reste la plateforme dominante du secteur, avec près de 580 nouvelles boutiques de marques étrangères ouvertes rien qu’au deuxième trimestre 2025, soit 45% de plus que l’année précédente. Mais le paysage s’est aussi durci. Depuis le printemps 2026, les grandes plateformes (Tmall Global, Douyin) resserrent les conditions d’entrée en entrepôt sous douane : certificat d’origine, certificat de vente libre et documents douaniers complets sont désormais exigés, pour lutter contre les « fausses marques étrangères » qui avaient pollué le marché. Une PME française en règle a ici un avantage réel sur des concurrents qui bricolaient leurs papiers.
Autre évolution à connaître : le trafic se déplace du livestream pur vers les pages boutique et les moteurs de recherche internes des plateformes. Vendre en Chine en 2026 ne se résume plus à trouver le bon KOL pour une session de vente en direct. Il faut une fiche produit qui convertit toute seule, jour et nuit, pas seulement un pic de ventes pendant une heure de live.
Sur le bœuf, un mot de nuance par rapport à 2020 : depuis le 1er janvier 2026, la Chine applique une mesure de sauvegarde de trois ans sur le bœuf importé, avec des quotas par pays et une taxe supplémentaire au-delà du quota (source Xinhua). La fenêtre reste ouverte pour les producteurs français, mais elle n’est plus béante : mieux vaut sécuriser son quota et sa conformité GACC avant de se lancer, plutôt que de découvrir la règle en cours de route.
Construire une présence sur les plateformes chinoises

La conquête du marché chinois demande une approche fine. Offrir un bon produit ne suffit pas : il faut être visible sur les bonnes plateformes et construire une réputation qui tient la route avant même la première vente.
- Xiaohongshu (Little Red Book) : mi-réseau social, mi-place de marché, c’est l’endroit où un consommateur chinois va vérifier qu’un produit « vaut le coup » avant d’acheter. La plateforme revendique aujourd’hui environ 320 millions d’utilisateurs actifs mensuels et plus de 600 millions de recherches par jour. 78% des utilisateurs disent préférer les recommandations d’autres utilisateurs à la publicité classique, et l’acheteur moyen consulte une quinzaine de notes avant de passer commande. Pour un produit agroalimentaire, où la confiance sur l’origine et la qualité pèse autant que le prix, c’est le canal le plus rentable pour préparer le terrain.
- Douyin : format court, très regardé, utile pour montrer un savoir-faire (une récolte de miel, une fabrication de fromage) plutôt que de vendre à froid.
- WeChat : moins un canal de découverte qu’un outil de fidélisation. Une fois qu’un client a acheté une fois, WeChat permet de garder le contact, d’annoncer une nouvelle récolte ou un nouveau millésime, et de vendre en direct sans dépendre de l’algorithme d’une plateforme tierce.
Sur la réputation en ligne, deux réflexes à garder : surveiller les avis sur les forums et sites spécialisés, et ne pas négliger Baidu, toujours moteur de recherche dominant en Chine, pour qu’un acheteur qui tape le nom de la marque trouve une information fiable et pas un vide. Et vérifiez toujours qui vous recommande : la Chine a son lot de faux influenceurs qui gonflent leurs chiffres, un problème d’autant plus coûteux sur un secteur où la confiance est le produit.
Pour le vin en particulier, un changement de goût mérite d’être noté : la génération de consommateurs nés après 1990 recherche des vins plus légers, moins alcoolisés, plus fruités, loin des grands rouges tanniques qui ont fait la réputation du vin français en Chine dans les années 2010. Un producteur qui garde uniquement son offre classique risque de parler à un public qui vieillit sans capter le suivant. Sur ce sujet, l’interview de l’ambassadeur d’Inter Rhône en Chine détaille comment une interprofession a construit sa présence sur la durée plutôt que sur un coup ponctuel.
Ce qu’il faut faire lundi matin
Si vous dirigez une marque agroalimentaire française et que la Chine vous intéresse, ne partez pas sur un salon et un distributeur comme Julien l’a fait en premier réflexe. Commencez par vérifier votre éligibilité au CBEC et votre dossier d’enregistrement GACC. Ouvrez ensuite une présence de contenu, même modeste, sur Xiaohongshu, avant d’ouvrir une boutique : le contenu doit précéder la vente, pas la suivre. Et budgétez large sur la fiche produit et la traduction culturelle du message, pas seulement sur la logistique. C’est souvent là que se joue la différence entre une boutique qui dort et une boutique qui vend.
Pour une vue d’ensemble des canaux disponibles, notre guide stratégique du e-commerce en Chine détaille les plateformes une par une, et notre article sur le live commerce en Chine en 2026 explique comment ce format s’articule avec une boutique CBEC classique.
Questions fréquentes
Faut-il un enregistrement GACC pour vendre de l’agroalimentaire en Chine via le e-commerce transfrontalier ?
Oui pour la plupart des produits, et c’est un point que beaucoup de PME sous-estiment. L’enregistrement passe par la plateforme « Internet + douanes » de la GACC (détail de la procédure ici). Une centaine de catégories à risque, comme les produits frais ou la viande, ont des règles renforcées et ne passent que par entrepôt sous douane. Mieux vaut vérifier ce point avant de choisir sa plateforme, pas après.
Le bœuf français est-il toujours une bonne opportunité en 2026 ?
Oui, mais avec plus de discipline qu’en 2020. La mesure de sauvegarde chinoise sur le bœuf importé, en place depuis janvier 2026, introduit des quotas par pays et une taxe additionnelle au-delà du quota. La demande reste forte, la consommation par habitant en Chine est encore loin du niveau français, mais il faut sécuriser sa place dans le quota plutôt que compter sur un marché totalement ouvert.
Combien de temps avant de voir des résultats sur Tmall Global ou Xiaohongshu ?
Comptez trois à six mois de préparation de contenu avant l’ouverture d’une boutique, puis six à douze mois avant un volume de ventes stable. Les marques qui ouvrent une boutique sans avoir préparé l’audience sur Xiaohongshu en amont perdent souvent cette première année à rattraper le retard de notoriété.
GMA : votre agence spécialisée sur l’agroalimentaire en Chine

Sur l’agroalimentaire, on ne vend pas un fromage comme on vend un smartphone. GMA construit des stratégies de contenu sur Xiaohongshu et Douyin qui parlent d’origine et de savoir-faire, met en place des boutiques Tmall Global et JD Worldwide conformes aux nouvelles exigences GACC, et pilote la relation KOL et KOC pour éviter les faux influenceurs qui plombent trop de lancements. Contactez-nous pour un audit de votre éligibilité CBEC avant de vous lancer.
A lire :
Pour aller plus loin sur le e-commerce transfrontalier en général, notre partenaire de la galaxie GMA propose un guide complet du CBEC en Chine, utile pour les marques qui débutent tout juste sur ce canal.
Olivier Verot, fondateur et CEO de GMA, vit à Shanghai depuis 2012. Il accompagne des marques agroalimentaires françaises, du vin aux produits laitiers, dans leur implantation sur les plateformes chinoises. Il intervient régulièrement sur les évolutions du e-commerce transfrontalier et de la réglementation d’import en Chine.
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