Le 18 décembre 2025, c’est fait. Hainan a officiellement lancé son « 封关 » (fengguan), la fermeture douanière de toute l’île, un moment que Xinhua a qualifié d’« historique » pour l’ouverture économique chinoise. Ce n’était plus une annonce faite en conférence de presse lors du Bo’ao Forum, comme en 2018 ou 2023. C’est devenu un régime commercial réel, avec des règles précises, et ça change la donne pour le commerce de détail touristique chinois. Cet article fait le point sur ce que cette politique représente vraiment, où en est Hainan aujourd’hui, et ce que ça signifie pour le statut de zone franche de l’île. Olivier Verot, fondateur de GMA à Shanghai depuis 2012, suit ce dossier depuis l’annonce initiale : sa lecture est que Hainan ne remplace pas Hong Kong, elle capte une part de la consommation détaxée qui partait auparavant à l’étranger.
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Une précision avant de continuer : cet article regarde l’angle politique et panorama, le statut de zone franche, son évolution, ce que ça représente pour le retail touristique chinois dans son ensemble. Si vous représentez une marque et voulez savoir comment vendre concrètement dans les boutiques hors taxes de l’île, on a écrit un article dédié à cet angle : Hainan cherche des marques pour leur duty free store.
Le fengguan : ce qui a changé le 18 décembre 2025
Le mot fait peur à tort. Fengguan ne veut pas dire que l’île se ferme sur elle-même. 封关不是封岛, disent les autorités chinoises : la fermeture douanière n’est pas une fermeture de l’île. Le principe retenu par Pékin tient en une formule : « une ligne extérieure ouverte, une ligne intérieure contrôlée, liberté à l’intérieur de l’île ». En clair, les marchandises entrent presque librement depuis l’étranger, elles restent surveillées quand elles passent vers la Chine continentale, et à l’intérieur de Hainan, rien ne change pour les habitants et les visiteurs.
Concrètement, la liste des produits à zéro droit de douane est passée d’environ 1900 lignes tarifaires à près de 6600, soit environ 74% des catégories de produits importés sur l’île. Les entreprises installées dans les secteurs encouragés par Hainan bénéficient aussi d’une exonération de droits d’importation quand leurs marchandises transformées sur place atteignent 30% de valeur ajoutée avant de repartir vers le continent. C’est une politique industrielle autant qu’une politique de consommation : Pékin veut faire de Hainan un point d’entrée pour les marques étrangères, pas seulement un centre commercial géant en bord de mer.
Les opérations de Hainan échappent désormais à la juridiction douanière classique
Hainan reste soumise à des droits de douane sur les articles qui repartent vers la Chine continentale, mais les produits qui entrent sur l’île depuis l’étranger ne le sont plus, ou très marginalement. Sur les réseaux sociaux chinois, le sujet a généré un intérêt massif dès la première annonce en 2018, avec un hashtag vu plus de 330 millions de fois sur Weibo. Depuis, la question posée par les internautes a changé de nature : on ne demande plus « est-ce que ça va arriver », on demande « comment ça marche vraiment maintenant ».
Les autorités présentent Hainan comme complémentaire de Hong Kong. C’est en partie vrai, en partie une façon polie de dire autre chose. Hainan offre une option plus accessible aux acheteurs du continent qui veulent du luxe, de la mode ou de la beauté sans droits de douane, sans sortir du territoire chinois, sans visa, sans billet d’avion international.

Ce que disent vraiment les chiffres depuis l’ouverture
Une politique s’annonce, des chiffres se vérifient. Voici ce qu’on sait à date.
| Période | Ce qui s’est passé |
| 18-24 décembre 2025 (semaine 1 du fengguan) | 1,1 milliard de RMB de ventes détaxées, 165 000 acheteurs, 775 000 articles vendus |
| 1er novembre 2025 au 30 avril 2026 (6 mois de la nouvelle politique d’achats) | 22,22 milliards de RMB de ventes, 2,97 millions d’acheteurs, 17,45 millions d’articles, en hausse de 22,6%, 9,4% et 5,5% sur un an |
| Cumul depuis le lancement du programme en 2020 | 206,9 milliards de RMB de ventes détaxées à fin août 2025, soit 3,8 fois le total vendu entre 2011 et 2019 |
Le plafond d’achat, lui, n’a pas bougé : toujours 100 000 RMB par personne et par an civil, remis à zéro chaque 1er janvier. Ce qui a changé au 1er novembre 2025, c’est la fréquence : les résidents de l’île peuvent désormais acheter en illimité dans l’année dès qu’ils ont un départ enregistré, avec retrait immédiat sur certains articles. L’âge minimum est passé à 18 ans. Et le nombre de catégories de produits éligibles est passé de 45 à 47, avec l’ajout d’accessoires pour animaux et d’instruments de musique portables, des catégories qui disent quelque chose du profil d’acheteur que Hainan cherche à capter aujourd’hui.
La politique de Hainan et son système douanier
La politique de Hainan visant à établir un système douanier indépendant remonte au plan du Conseil d’État chinois publié en juin 2020 pour transformer Hainan en port de libre-échange. Le forum Bo’ao avait annoncé publiquement ce changement dès 2018, avec une échéance fixée à 2025. Elle a été tenue, à quelques semaines près.
Cette politique a donné un vrai coup de fouet au commerce de détail de l’île. Les grands centres commerciaux hors taxes détenus par des géants comme China Duty Free (CDF) ne sont plus les seuls points de vente autorisés à proposer des achats détaxés. L’ensemble de l’île fonctionne désormais sous un régime unique, et l’industrie du duty free s’étend au-delà des zones commerciales historiques de Sanya et Haikou.

Les marques de luxe n’ont pas attendu le fengguan pour tester le terrain. YSL a ouvert un pop-up « phygital » sur l’île dès 2023, mélangeant boutique physique et expérience digitale, un format qu’on revoit de plus en plus depuis l’ouverture officielle. C’est le genre de pari qui devient plus lisible maintenant que les règles douanières sont fixées noir sur blanc plutôt que promises pour « d’ici 2025 ».

Cette initiative stimule aussi la consommation locale. Jusqu’ici, les clients qui achetaient dans les boutiques hors taxes de Hainan ne pouvaient utiliser leurs achats qu’après avoir quitté l’île. La bascule vers un usage immédiat sur certains articles, actée en novembre 2025, augmente le pouvoir d’achat effectif des résidents et les incite à prolonger leur séjour. Un signal qui compte dans une île qui mise autant sur le tourisme que sur le commerce.
Hainan pourrait devenir une destination de choix pour les acheteurs chinois
Hong Kong fait face à un défi réel, le marché hors taxes de l’île ayant connu une croissance rapide depuis 2020. La longue côte de Hainan est un attrait naturel, l’île étant géographiquement plus grande que Hong Kong. Des prix plus abordables et une offre de points de vente plus large en font une destination crédible pour les acheteurs chinois qui, autrement, seraient partis dépenser à Séoul, Tokyo ou Paris. Certains analystes chinois décrivent Hainan comme « Hong Kong plus la Floride », mêlant points de vente et ressources touristiques sur un même territoire.
Le sujet dépasse le seul commerce. Nos confrères de Chinese Tourist Agency notent, sur les habitudes d’achat de luxe des consommateurs chinois, que « 35% of that now happens outside China », soit un peu plus d’un tiers de la dépense de luxe des Chinois qui se fait encore hors de leurs frontières. C’est précisément ce flux que Pékin cherche à rapatrier avec Hainan : capter à domicile une consommation qui partait à l’étranger, plutôt que de la laisser financer les commerces de Séoul ou de Paris.
Hainan a encore des défis à relever
Hainan reste une province modeste à l’échelle chinoise. En 2025, son PIB s’établit à environ 810,9 milliards de RMB (autour de 113 milliards de dollars), en croissance de 4%, un rythme inférieur à la moyenne nationale de 5%. Haikou, la capitale, pèse à elle seule 256,3 milliards de RMB, suivie de Sanya avec 103,4 milliards et Danzhou avec 103 milliards. Ce ne sont pas les volumes de Hong Kong ni de Shenzhen. Il faudra du temps avant que l’île ne devienne un pôle économique de premier plan pour les marques internationales, même avec un régime douanier ouvert.
La question qui inquiétait les voyageurs avant décembre 2025, celle de contrôles douaniers qui allongeraient les trajets, a en grande partie été tranchée : le fengguan contrôle les marchandises qui passent vers le continent, pas les personnes qui entrent ou sortent de l’île pour un séjour touristique classique. Reste que l’appareil administratif est neuf, et que les ajustements de terrain se font encore au fil des mois, comme le documente China Briefing. Les perspectives du commerce de détail de Hainan ne peuvent que s’améliorer tant que la relance de la consommation intérieure reste une priorité nationale en Chine, un point que Xinhua a largement souligné au moment du lancement. Pour une vue d’ensemble du projet de port franc, Wikipedia tient une page à jour sur le calendrier réglementaire complet.

Questions fréquentes
Le fengguan de Hainan, ça change quoi pour un touriste qui visite l’île ?
Rien de contraignant pour un séjour classique. Le contrôle douanier porte sur les marchandises qui repartent vers la Chine continentale, pas sur les personnes qui entrent ou sortent de l’île. Un visiteur continue de voyager sans formalité supplémentaire.
Le plafond d’achat détaxe a-t-il augmenté en 2026 ?
Non, il reste fixé à 100 000 RMB par personne et par an civil. Ce qui a changé au 1er novembre 2025, c’est la souplesse d’usage : achats illimités en nombre dans l’année pour les résidents, âge minimum abaissé à 18 ans, et 47 catégories de produits éligibles contre 45 auparavant.
Hainan va-t-elle remplacer Hong Kong comme place du shopping détaxé ?
Pas à court terme. Hong Kong garde un statut international, une offre de marques et une logistique que Hainan ne réplique pas encore. Ce que Hainan capte, c’est une partie du flux domestique qui, autrement, partait dépenser à l’étranger, un flux estimé à plus d’un tiers de la dépense de luxe des consommateurs chinois.
Une marque étrangère peut-elle vendre directement dans les duty free de Hainan ?
Oui, en général via un opérateur agréé comme China Duty Free plutôt qu’en ouvrant sa propre boutique. Les critères de sélection et le processus concret sont détaillés dans notre article sur les marques recherchées pour les duty free stores de l’île.

« Hainan n’a pas besoin de copier Hong Kong pour réussir. Elle a juste besoin de garder en Chine l’argent que les consommateurs chinois dépensaient ailleurs. »
Olivier Verot est le fondateur de GMA, agence de marketing digital basée à Shanghai depuis 2012. Il conseille des marques occidentales sur leur entrée et leur développement en Chine, du retail physique au e-commerce. Il suit les politiques de zones franches chinoises comme celle de Hainan depuis leurs premières annonces.

