En 2017, j’aurais probablement écrit le même article. Le chiffre « 80% des masques de soin vendus sur WeChat » circulait partout dans les présentations d’agences, moi compris. Le problème, c’est qu’on continue à le citer en 2026, huit ans plus tard, comme si le marché chinois de la beauté avait mis sa montre en pause.
Je suis Olivier Verot, fondateur de GMA à Shanghai depuis 2012. J’ai accompagné des dizaines de marques de skincare et de cosmétiques occidentales sur le marché chinois, du lancement Tmall aux campagnes Xiaohongshu, et j’ai vu ce marché changer de visage au moins trois fois.
Le chiffre qui a vieilli
Le secteur de la cosmétique reste l’un des plus dynamiques de Chine. Les consommatrices chinoises sont toujours friandes des marques internationales, et les entreprises financées à l’étranger continuent de peser lourd dans le volume total des ventes au détail, à l’image d’Estée Lauder qui continue de miser sur la Chine. Ça, ça n’a pas bougé.
Ce qui a bougé, c’est le canal. En 2017, le weishang (微商, littéralement « commerce WeChat ») dominait la vente de produits cosmétiques en ligne. Un weishang vendait à ses contacts directement via Moments, sans magasin, sans publicité traditionnelle, juste un compte WeChat et un réseau. Il y avait deux types de weishangs : les distributeurs et agents déjà installés dans la chaîne logistique, et une nouvelle génération de célébrités Internet (网红, wanghong) qui vendaient à leur communauté.
C’est de ce modèle qu’est né le chiffre de 80%. Une capture d’écran, une étude ponctuelle, reprise ensuite par tout le monde sans être revérifiée. Le genre d’erreur qu’on retrouve encore aujourd’hui dans des présentations d’agences qui n’ont pas rouvert un rapport chinois depuis cinq ans.
Cette capture date de 2017. Le marché qu’elle décrit n’existe plus. Les groupes WeChat de weishangs qui revendaient des masques à leurs voisines de dortoir universitaire ont, pour l’essentiel, disparu ou se sont professionnalisés en marques à part entière. Le canal qui les a remplacés ne s’appelle pas WeChat.
Ce que disent les chiffres 2026
Le marché chinois du masque de soin s’est contracté quatre années de suite. Il pesait environ 129,8 milliards de RMB en 2022. Les projections 2026 tombent autour de 63,3 milliards, soit une division par deux. Le marché n’a pas disparu, mais il s’est resserré sur des produits mieux positionnés : la tranche 100-300 RMB représente désormais 42,6% des ventes, un signe clair de montée en gamme des cosmétiques en Chine. Les Chinoises achètent moins de masques, mais des masques plus chers, avec de vrais actifs et une vraie histoire d’ingrédients.
Et surtout, elles ne les achètent plus au même endroit. Selon une analyse 2026 des canaux du marché du masque, Douyin capte aujourd’hui près de 70% des ventes en ligne du secteur, loin devant Taobao/Tmall (environ 22%) et JD.com (environ 8,5%). Un rapport sectoriel du premier semestre 2026 confirme la même hiérarchie. WeChat, dans ce classement, n’apparaît même plus comme un canal de vente à part entière. Il joue un autre rôle, j’y reviens plus bas.
Douyin n’a pas gagné par accident. Le format vidéo courte et le live shopping collent parfaitement à un produit comme le masque de soin : on montre le geste, la texture, l’effet immédiat sur la peau, et on pousse à l’achat impulsif pendant le live. C’est brutal, c’est rapide, et ça marche mieux qu’un post WeChat qu’on scrolle sans s’arrêter. Si votre marque n’a pas encore de présence structurée sur ce réseau, notre guide pour créer et lancer un compte Douyin est un bon point de départ.
Xiaohongshu et Tmall, le vrai duo découverte-achat
Le rôle que jouait WeChat en 2017, celui de prescription par les pairs, appartient largement à Xiaohongshu aujourd’hui. Environ 80% des décisions d’achat beauté en Chine démarrent par une recherche sur Xiaohongshu. Une utilisatrice cherche un ingrédient, un problème de peau, un avis honnête, et se forge une opinion avant même d’ouvrir Tmall ou Douyin.
Depuis 2025, Alibaba et Xiaohongshu ont formalisé ce pont avec l’initiative « Red Cat », qui insère des liens d’achat Tmall directement dans les publications Xiaohongshu. Autrement dit : la découverte se fait sur un réseau, l’achat se conclut sur un autre, et le parcours entre les deux est de plus en plus court. Une marque qui ne pense sa présence chinoise qu’en silos, un community manager pour WeChat, un autre pour Douyin, personne pour Xiaohongshu, rate justement ce pont. C’est tout l’objet de notre guide stratégique du e-commerce en Chine, pensé pour éviter ce genre de silo.
Niki Liu, une figure de l’ancien modèle
L’article original citait Niki Liu, fondatrice d’un weishang cosmétique qui employait environ 30 000 personnes et travaillait avec une centaine de célébrités Internet. Elle avait démarré sur Weibo en 2013, lancé sa marque à Wuhan en 2015, et fait vendre ses produits par des influenceuses qui postaient des photos sur leurs Moments WeChat.
Ce modèle n’a pas disparu, il a muté. Les célébrités Internet d’hier sont devenues les daren et les hôtes de live Douyin d’aujourd’hui. Le mécanisme de fond, une figure de confiance qui vend directement à sa communauté, reste identique. Seul le tuyau a changé : moins de photos statiques sur Moments, plus de vidéo en direct avec panier d’achat intégré.
Le vrai rôle de WeChat en 2026 : retenir, pas vendre
Je ne dis pas que WeChat a disparu de l’équation. Je dis qu’il a changé de fonction. En 2026, le sujet chaud dans les cercles beauté chinois, y compris chez 聚美丽 qui organise justement une conférence avec Tencent Ads sur le « private domain » (私域) beauté, ce n’est plus « comment vendre sur WeChat » mais « comment fidéliser sur WeChat une cliente acquise ailleurs ».
Concrètement : la marque acquiert sur Douyin ou Xiaohongshu, puis pousse la cliente vers un mini-programme WeChat ou un groupe privé pour la garder, lui vendre un deuxième produit, la faire parrainer une amie. WeChat est devenu un outil de rétention et de service après-vente, pas un canal d’acquisition. C’est une nuance que beaucoup d’agences occidentales n’ont toujours pas intégrée, parce que le chiffre de 2017 est plus simple à répéter qu’à vérifier. Notre confrère Cosmetics China Agency, dédié aux marques de beauté, détaille bien cette bascule vers un modèle multi-canal.
Un cas qui revient souvent
Julie dirige une petite marque française de skincare bio. Elle est arrivée chez nous fin 2024 avec une stratégie construite entièrement autour du weishang : des ambassadrices chinoises qui revendaient ses produits sur WeChat, un peu comme le modèle décrit plus haut. Le chiffre d’affaires stagnait depuis un an, autour de 40 000 RMB par mois, malgré une dizaine d’ambassadrices actives.
Le problème n’était pas l’équipe, ni les produits. C’était le canal. Ses ambassadrices touchaient un cercle de contacts déjà convaincus, sans jamais toucher de nouvelles clientes. On a basculé le budget de prospection sur Xiaohongshu, avec des tests produits par des KOC (Key Opinion Consumers, des micro-influenceuses au taux d’engagement élevé), et on a ouvert un compte Douyin avec deux lives par semaine. WeChat n’a pas disparu : on l’a repositionné en outil de suivi post-achat, avec un mini-programme pour le réachat.
En huit mois, le chiffre d’affaires mensuel est passé à environ 110 000 RMB. Pas parce que le produit avait changé. Parce que la marque touchait enfin des clientes qui ne la connaissaient pas, au lieu de tourner en rond dans le même cercle de contacts WeChat.
Ma position
Si vous lancez une marque de skincare en Chine en 2026 avec une stratégie centrée sur WeChat, vous partez avec un train de retard. Ce n’est pas que WeChat soit inutile : c’est qu’il ne sert plus à ce pour quoi tout le monde le citait en 2017. La bataille de la découverte se joue sur Xiaohongshu. La bataille de la vente se joue sur Douyin, avec Tmall en second rôle solide. WeChat, lui, se joue après la vente, pas avant.
Une marque qui veut vraiment réussir dans le skincare chinois doit penser ces trois canaux ensemble, pas les uns après les autres. Le budget qui va encore aujourd’hui à 100% sur des « ambassadrices WeChat » parce que « c’est comme ça qu’on fait en Chine » est un budget mal placé.
Questions fréquentes
WeChat sert-il encore à quelque chose pour une marque de skincare en Chine ?
Oui, mais pas pour acquérir de nouvelles clientes. Utilisez-le pour le service après-vente, le réachat via mini-programme, et l’animation d’une communauté de clientes déjà conquises. C’est un outil de fidélisation, pas de prospection.
Faut-il être présent sur Douyin, Xiaohongshu et Tmall en même temps dès le lancement ?
Pas forcément dès le premier mois si le budget est serré, mais visez les trois dans les six mois. Xiaohongshu construit la confiance, Douyin convertit en volume, Tmall capte la recherche d’achat directe. Se limiter à un seul canal, c’est laisser deux tiers du parcours d’achat à des concurrents mieux répartis.
Olivier Verot est fondateur et CEO de GMA, agence de marketing digital basée à Shanghai depuis 2012, spécialisée en cosmétique et skincare pour marques occidentales sur le marché chinois. Il accompagne des marques françaises et européennes sur leur stratégie Xiaohongshu, Douyin et WeChat depuis plus de dix ans.
Retrouvez-le sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/olivierverot/
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4 commentaires
amelie
Article intéressant, je ne pensais pas que le marché des soins de la peau en Chine était l’un des plus compétitifs au monde.