Il y a deux mois, un ami banquier à Shanghai m’a écrit à minuit passé : « Tu as vu ? Meituan vient de racheter Dingdong. » Je n’ai pas tout de suite mesuré le poids de la nouvelle. Dingdong Maicai, la startup qui livrait des légumes en 29 minutes et que tout le monde citait en exemple pendant le Covid, venait de passer sous le contrôle de son plus gros rival pour 717 millions de dollars. Six ans après avoir trusté la tête des classements Quest Mobile, l’entreprise qui symbolisait la ruée vers l’épicerie en ligne en Chine n’est plus vraiment indépendante.
Cet article racontait, à l’origine, les débuts de Dingdong. On garde cette histoire, elle reste un bon cas d’école sur la façon de construire une marque de livraison en Chine. Mais il fallait la remettre à jour : ce qui s’est passé depuis, qui a gagné la bataille des courses fraîches en ligne, et ce que ça change si vous vendez de l’alimentaire ou des produits de grande consommation sur ce marché.
Par Philip Chen, cofondateur de GMA à Shanghai. J’ai vu débarquer les premiers coursiers à trottinette électrique devant mon bureau en 2018, et je regarde encore aujourd’hui les entrepôts de façade se multiplier dans mon quartier.
Dingdong, l’histoire qu’on connaissait
Dingdong Maicai est une plateforme d’e-commerce de produits frais où l’on commande en ligne et où l’on se fait livrer à domicile. Fondée par Liang Changlin, elle a explosé pendant l’épidémie de Covid-19 : en quelques semaines, l’application est passée de quasi-inconnue à numéro 1 du classement des applications de shopping à plus forte croissance de Quest Mobile, avec plus de 500 000 utilisateurs actifs par jour.
Dès 2019, le volume annuel de marchandises échangées sur la plateforme dépassait les 5 milliards de RMB. L’entreprise gérait 550 entrepôts de façade, traitait 500 000 commandes par jour, et garantissait une livraison en 30 minutes pour les foyers situés à moins d’un kilomètre. Plus de 250 de ces entrepôts se trouvaient à Shanghai, où la société a son siège, le reste étant réparti entre Hangzhou, Suzhou, Ningbo, Wuxi et Shenzhen.
Ce modèle, l’auto-exploitation d’entrepôts de proximité plutôt que la livraison depuis un ou deux grands hubs, c’est ce qui a fait la réputation de Dingdong. Moins de kilomètres à parcourir, moins de casse sur les produits périssables. Le fondateur revendiquait à l’époque un taux de perte de 1%, contre 3 à 10% en moyenne dans le secteur.
Un secteur qui a toujours été un piège à cash
Dingdong n’est pas né du néant. La société vient de Dingdong Community, une appli sociale type Nextdoor qui n’avait pas réussi à percer en 2014. Le pivot vers l’épicerie a marché, mais le secteur des courses fraîches en ligne a toujours été un piège à cash en Chine : marges écrasées par la logistique du froid, produits qui pourrissent s’ils ne partent pas assez vite, et une concurrence installée très tôt entre Hema (soutenu par Alibaba), Meituan Maicai, JD Daojia et Missfresh.
Ce dernier nom, Missfresh, vaut la peine qu’on s’y arrête une seconde. C’était le « premier de la classe » du secteur, introduit en bourse à New York en 2021 avec une valorisation de 3,2 milliards de dollars. Deux ans plus tard, l’entreprise a fermé son activité de livraison instantanée du jour au lendemain, laissant plus de 2 milliards de RMB de dettes fournisseurs impayées, avant d’être radiée du Nasdaq fin 2023. En Chine, on appelle ça 内卷 (nèijuǎn), littéralement « s’enrouler vers l’intérieur » : une concurrence tellement féroce que tout le monde se bat, dépense, et personne n’avance vraiment. C’est exactement ce qui s’est passé sur ce secteur pendant six ans.
Ce qui a changé : Dingdong racheté par Meituan
Voilà la partie qui n’existait pas en 2020. Le 5 février 2026, Meituan a annoncé le rachat de 100% des activités chinoises de Dingdong Maicai, pour un montant initial de 717 millions de dollars, soit environ 5 milliards de RMB. Les activités à l’étranger de Dingdong ne font pas partie du deal, elles doivent être cédées avant la clôture de l’opération.
Les détails du contrat, rendus publics par Xinhua, racontent une histoire en soi. Dingdong a le droit de retirer jusqu’à 280 millions de dollars de trésorerie avant le 31 août 2026, à condition de garder au moins 150 millions de dollars de trésorerie nette dans la structure rachetée. Si la transaction n’est pas bouclée dans les 12 mois, l’accord peut être annulé, avec une pénalité de 150 millions de dollars à la charge de Meituan si l’échec vient de son côté, et 75 millions à la charge de Dingdong si le blocage vient du sien. Ce niveau de détail dans les clauses de sortie, ça se négocie sur des années de relations construites entre dirigeants. On appelle ça 关系 (guānxi), le réseau relationnel qui, en Chine, précède souvent le contrat lui-même.
Ce qui frappe, c’est que Dingdong n’était pas en train de couler quand l’accord a été signé. Au premier trimestre 2026, l’entreprise affichait, selon l’Economic Observer, un chiffre d’affaires de 5,89 milliards de RMB, en hausse de 7,5% sur un an, et un volume d’affaires (GMV) de 6,33 milliards de RMB. Le bénéfice net Non-GAAP atteignait 172 millions de RMB, soit le 14e trimestre consécutif de profitabilité sous cette norme. Sous la norme GAAP américaine, plus stricte, le bénéfice net était de 165 millions de RMB, un 9e trimestre consécutif dans le vert. Dingdong a mis neuf ans à devenir rentable de façon durable. Et c’est précisément à ce moment-là qu’elle a vendu.
Le deal donne à Meituan plus de 1000 entrepôts de façade supplémentaires et 7 millions d’acheteurs mensuels actifs, à intégrer dans sa propre enseigne Xiaoxiang Chaoshi (小象超市). Résultat : sur le marché de l’Est de la Chine, la part de marché combinée de Meituan sur ce segment dépasserait désormais les 65%, loin devant tout le reste du secteur (source : 36Kr).
Le marché des courses fraîches en ligne en 2026, en chiffres
Prenez du recul et regardez le marché entier, pas juste Dingdong. Le e-commerce des produits frais en Chine (生鲜电商) devrait peser environ 630 milliards de RMB en 2026, porté par la généralisation des entrepôts de façade et l’habitude prise pendant le Covid de commander ses légumes plutôt que d’aller les choisir. Mais le secteur s’est considérablement consolidé autour de quatre acteurs :
- Xiaoxiang Chaoshi (Meituan), désormais largement en tête après l’intégration de Dingdong, avec une couverture de 55 villes et plus de 2000 entrepôts de façade.
- Hema (Alibaba), deuxième acteur, appuyé sur le réseau logistique du groupe.
- Dingdong Maicai, en cours d’intégration chez Meituan, encore opéré de façon autonome pendant la période de transition.
- Pupu Chaoshi, basé à Fuzhou, longtemps resté en dehors des radars occidentaux mais devenu en 2024 le premier acteur du modèle « entrepôt de façade » à être rentable sur une année complète, avec plus de 30 milliards de RMB de chiffre d’affaires et une marge brute de 22,5%.
Pupu mérite qu’on s’y attarde. L’entreprise a longtemps refusé les levées de fonds tapageuses et les campagnes de communication, préférant, comme le dit la presse chinoise, 抠细节 (kōu xìjié), littéralement « gratter les détails » : optimiser un centime de coût logistique après l’autre plutôt que de brûler du cash pour grossir vite. En mai 2026, cette discipline a fini par payer : Alibaba, JD.com et Meituan se disputent tous les trois un rachat, avec une valorisation évoquée entre 2 et 5 milliards de dollars. Autrement dit, les trois géants qui se battent déjà entre eux sur l’instant retail veulent aussi racheter le seul acteur indépendant qui a prouvé qu’on pouvait gagner de l’argent sur ce modèle sans être adossé à un géant.
Ce mouvement de consolidation raconte une chose simple : livrer des courses fraîches en 30 minutes n’est rentable qu’à très grande échelle, avec une trésorerie de géant derrière. Les acteurs indépendants n’ont plus vraiment le choix entre grossir énormément ou se vendre.
Ce que ça change si vous vendez en Chine
Vous n’avez sans doute pas de légumes à vendre. Mais si votre marque distribue de l’alimentaire, des boissons, des cosmétiques ou n’importe quel produit de grande consommation en Chine, ce basculement vous concerne directement. La disparition d’enseignes comme Carrefour et la concentration du retail physique poussent une part croissante des achats du quotidien vers ces applis d’instant retail. Le rayon, aujourd’hui, c’est un écran de smartphone et un entrepôt à trois kilomètres.
C’est là que j’ai vu, sur un dossier client, la différence entre comprendre la théorie et vivre le truc en vrai.
Un de nos clients, une marque française de compléments alimentaires bio, nous a contactés l’an dernier après avoir tenté, pendant huit mois, de se faire une place dans les linéaires physiques de supermarchés en Chine de l’Est. Résultat : quelques centaines de références vendues par mois, des frais de référencement en magasin qui grignotaient toute la marge, et un distributeur local peu motivé à pousser une marque étrangère inconnue.
La surprise est venue d’un test qu’on a fait presque par curiosité : lister les mêmes produits sur Meituan Instashopping et sur Hema, sans passer par un point de vente physique classique, avec des fiches produit retravaillées pour le mobile et des visuels qui expliquaient l’usage plutôt que de vanter des labels. En trois mois, les ventes issues de ces deux canaux ont dépassé celles de tout le réseau physique. Pourquoi ça a marché : sur ces applis, le client ne compare pas les marques sur un rayon, il tape un besoin (« vitamine D », « collagène ») dans une barre de recherche, et la fiche produit fait tout le travail de conversion en quelques secondes. Pas besoin de payer un droit d’entrée à un distributeur pour être visible. Six mois après le lancement sur ces plateformes, la marque générait environ 40% de son chiffre d’affaires chinois via l’instant retail, avec un coût d’acquisition par commande inférieur de près de moitié à celui du retail physique.
C’est exactement le type de repositionnement que notre agence eCommerce pour la Chine construit avec les marques qu’on accompagne : identifier les bonnes plateformes pour votre catégorie de produit, adapter les fiches et les visuels au format mobile de ces applis, et négocier une présence sur les entrepôts de façade pertinents pour votre zone cible.
Un détail culturel qui explique pourquoi la vitesse compte autant
Il y a une raison culturelle à cette obsession chinoise pour les 29 minutes de livraison, au-delà du simple confort. À l’approche du Nouvel An chinois, recevoir sa famille avec un repas raté, ou des produits frais qui manquent au dernier moment, ça touche au 面子 (miànzi), la face, la réputation sociale de l’hôte. Une appli qui livre en moins d’une demi-heure du homard vivant ou des légumes de saison introuvables au marché du coin, ce n’est pas un gadget logistique : c’est une assurance contre la perte de face devant les beaux-parents. Les marques qui comprennent ce ressort culturel savent pourquoi les Chinois paient volontiers un supplément pour la vitesse, alors que dans d’autres marchés, ce serait vu comme un luxe superflu.

Concrètement, pour une marque qui arrive de l’étranger, ça veut dire une chose : ne pensez plus votre présence en Chine comme « un site e-commerce plus quelques points de vente ». Pensez-la comme une présence sur trois ou quatre écosystèmes de plateformes qui couvrent, à eux seuls, la majorité des achats du quotidien. Notre analyse sur l’e-commerce chinois à l’horizon 2030 détaille comment ces canaux vont continuer à absorber des parts de marché au retail traditionnel dans les années qui viennent.
FAQ
Dingdong Maicai existe-t-il encore en tant que marque ?
Oui, l’application et la marque continuent de fonctionner normalement pendant la période de transition qui suit l’annonce du rachat par Meituan. L’intégration complète dans Xiaoxiang Chaoshi devrait se faire progressivement, une fois la transaction bouclée, dans les douze mois suivant l’accord signé en février 2026.
Est-ce qu’il est encore intéressant de vendre via l’instant retail en Chine, vu la consolidation en cours ?
Oui, et même davantage qu’avant. Moins d’acteurs, ça veut dire des plateformes plus structurées, avec des programmes vendeurs plus clairs et un trafic plus concentré. Pour une marque étrangère, c’est souvent plus simple de négocier une présence sur deux ou trois grosses applis bien établies que sur une dizaine d’acteurs fragmentés qui se battent pour survivre.
Ma marque n’est pas dans l’alimentaire, l’instant retail me concerne quand même ?
Souvent oui. Ces plateformes ne vendent plus seulement des courses. Cosmétiques, produits d’hygiène, petite électronique, tout ce qu’un consommateur chinois urbain veut recevoir dans l’heure y trouve désormais sa place. Le réflexe d’achat s’est étendu bien au-delà du panier de légumes.
Pour aller plus loin
- Notre agence eCommerce pour la Chine
- Carrefour en Chine : pourquoi l’enseigne a disparu, et comment vendre en distribution aujourd’hui
- Ce que nous montre l’événement d’e-commerce « 618 » en Chine
- L’e-commerce modifie la consommation en Chine
- L’e-commerce en Chine à l’horizon 2030
Philip Chen a cofondé GMA à Shanghai, où il vit depuis plus de dix ans. Il a personnellement testé (et parfois raté) à peu près toutes les applis de livraison sorties en Chine depuis 2015, ce qui, selon sa femme, ne fait pas de lui un expert mais un homme qui n’aime pas faire ses courses. Il aide aujourd’hui des marques étrangères à vendre sur ces plateformes sans refaire ses erreurs. À retrouver sur LinkedIn.




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